The Wind Rises : mort de l’enfance, mort du cinéma

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Attention : le texte qui suit peut contenir des spoilers

On l’attendait impatiemment ce The Wind Rises, nouvelle et ultime offrande du cinéaste et maître de l’animation japonais Hayao Miyazaki. D’abord présenté à Venise, où il s’attira un concert d’éloges, le film a finalement terminé sa course ce dimanche aux Oscars, où il a été ignoré dans la catégorie du meilleur long métrage d’animation – l’Académie n’est quand même pas réputée pour avoir du goût.
Le long-métrage raconte l’histoire de Jiro Horikoshi, jeune homme rêvant de voler mais dont la vue défaillante l’empêche de devenir pilote. Il sublime donc sa passion dans l’ingénierie, et à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, devient concepteur d’avions pour Mitsubishi au sein de l’Empire japonais.

Depuis la création du Studio Ghibli avec Castle in the Sky, en 1986, qui lui assurait le mot final sur chacun de ses projets, Miyazaki a toujours préféré mettre en scène des enfants ou des jeunes adolescents – une seule exception, Porco Rosso, en 1992. Le choix n’est pas innocent; passé l’évident discours pacifiste et écologiste qui teinte l’œuvre du Japonais, son cinéma en est un d’émerveillement devant le monde, une quête constante pour conserver la naïveté et la beauté authentique au travers d’un passage chaotique – et souvent précipité – de l’enfance dans le monde adulte. Miyazaki tente ainsi de protéger, en quelque sorte, l’idée d’un idéal romantique qui trouverait sa seule vérité dans le beau, et surtout, dans le continuel renouvellement de notre éblouissement devant celui-ci.

Ce n’est pas un hasard si on parle de testament dans le cas de The Wind Rises. Car pour son dernier film, c’est un adulte que Miyazaki met en scène. Ce choix pourrait paraître anodin si le regard porté sur le monde par le long-métrage n’était pas lui-même écorché, blessé, tentant de s’accrocher tant bien que mal au rêve et à la naïveté de l’enfant. Même la nature ici se déchaîne et sème la désolation, malgré son caractère auparavant toujours indulgent et avenant chez le cinéaste. D’autant plus que Jiro, malgré l’évidence de la guerre qui approche et des ambitions militaires du Japon, s’accroche à ses illusions et ne souhaite que mettre au monde « le plus bel avion possible » qui, on le sait, finira par être l’engin volant des fameux kamizake, littéralement vent divin en japonais.

Ces mirages, ce sont également ceux du cinéma de Miyazaki qui, par son attachement à l’enfance et à sa capacité d’émerveillement, fait transpirer un amour pour un cinéma et un art en général qui porte ces mêmes caractéristiques. La coupure qu’est The Wind Rises semble ainsi marquer un deuil, l’acceptation de la perte d’un sublime espiègle et candide, l’aboutissement du passage à l’âge adulte d’un cinéaste qui regrette le pari mercantile que prend son art.

« Elle est partie », murmure d’ailleurs Caproni à Jiro après la mort de sa femme. Par cette mort – la toute première depuis l’avènement de Ghibli, il faut le noter – c’est à tout un idéal romantique du cinéma auquel Miyazaki semble dire adieu, à un art qui porte en lui l’ingénuité de l’innocence, qui se fait le véhicule d’un étonnement perpétuel devant la grâce du monde. Quitte à ne faire vivre cet idéal créatif que « pour la beauté du geste », comme nous dit Leos Carax dans Holy Motors, autre regard nostalgique mais empli d’amour sur le cinéma. Pour Miyazaki, ce geste, c’est The Wind Rises, cri déchirant emprunté à un vers de Paul Valéry, offert comme un mantra dès les premières secondes du film : Le vent se lève, il faut tenter de vivre!
Les œuvres ultimes sont parfois étiquetés – à tort – comme grandioses afin de rendre hommage par défaut à leur créateur, qu’on veut laisser aller sur une note positive. Rien de tel ici, où on a affaire à un véritable chant du cygne. Non seulement Miyazaki nous livre en guise de legs un vibrant plaidoyer pour l’indépendance de l’art et du cinéma, mais également un authentique chef-d’œuvre, qui consolide sa place non seulement comme maître de l’animation, mais aussi comme cinéaste de génie.

The Wind Rises (Kaze Tachinu) est présentement à l’affiche en version originale japonaise avec sous-titres anglais au Cineplex Forum.

Frédérik Pesenti