Welcome to New York : l’obsession du mauvais goût

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Welcome to New York - Abel Ferrara

Attention, le texte qui suit peut contenir des spoilers

Problèmes de financement, censure des chaînes de télévision françaises, tournage chaotique, Gérard Depardieu en tête d’affiche, lancement en marge du Festival de Cannes décrié, campagne de promotion misant sur le mauvais goût, distribution prioritaire en vidéo sur demande; après des mois de tintamarre assourdissant, le coup de gueule d’Abel Ferrara inspiré de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, Welcome to New York, était finalement présenté en clôture du 18e Festival international de films Fantasia en première nord-américaine.

Dès les premières minutes du film, le ton est donné : durant les deux heures que durera la projection, on assistera au spectacle le plus détestable de l’année. Welcome to New York s’ouvre sur une première partouze – les 30 premières minutes sont d’ailleurs dédiées à offrir le plus d’orgasmes successifs à Gérard Depardieu – où Devereaux tripote des fesses, pelote des seins, palpe des hanches, grogne, halète, ronronne… Ces petits jeux sexuels ne seraient pas aussi problématiques si le cadre n’employait pas exactement le même regard d’objectification que son protagoniste; pour la caméra, les femmes à l’écran ne semblent exister que pour leurs attributs corporels et pour la satisfaction qu’elles peuvent procurer à Devereaux. Elles n’ont de nom que celui qu’elles peuvent gémir, n’ont de sens à leur vie que lorsqu’elles s’offrent à l’appétit vorace de leur client. Annihilées par le regard machiste et déshumanisant de Depardieu, Ferrara ne fait absolument rien pour remédier à la situation, restreignant encore davantage par l’image leur essence à un simple objet de jouissance. Posture absolument déconcertante venant d’un cinéaste aussi sensible et tendre que Ferrara (4 :44 Last Day on Earth, Go Go Tales).

Vient ensuite la scène de viol à l’origine de l’affaire DSK. Avant le tournage, des rumeurs faisaient état d’un possible casting de Nafissatou Diallo dans son propre rôle; remercions le ciel qu’elles ne se soient jamais concrétisées. Dans la situation qu’on connaît, la décence élémentaire pour un artiste commande de s’abstenir de faire du spectacle à partir d’un trauma vécu et avéré. Le bon goût le plus primaire exige ainsi de reléguer l’agression au hors-champ, évitant à la victime de revivre le traumatisme, ou encore de ne laisser aucun doute quant à la nature des gestes posés, écartant de facto toute possibilité de défense de la part de l’agresseur – surtout quand le film joue sur cette ambiguïté. Ferrara manque ici le coche sur les deux flancs. Après avoir laissé planer le doute par l’image sur la nature exacte de l’agression – la forte corpulence de Depardieu masquant les gestes qu’il pose à l’endroit de la femme de chambre – on se serait au moins attendu à ce que Ferrara rétablisse les faits par le discours. Mais il n’en sera rien, la femme de chambre ne réapparaissant qu’à deux courtes reprises – sa version des faits jamais explicitée – et le mot final de l’histoire revenant à Devereaux qui, dans un anti-climax repentant et réhabilitant, finira par avouer à sa conjointe qu’il « ne s’est que masturbé devant sa bouche ». Le conflit frappe alors un mur, seul le propos de Devereaux étant mis de l’avant et la sincérité du plaidoyer faisant ployer le film sous l’insinuation de l’innocence de son protagoniste.

Suggestion encore davantage renforcée par la « maladie » auto-diagnostiquée de Devereaux et enfoncée dans la gorge à grands coups de « je n’y peux rien ». Car emprisonner son personnage dans un trouble obsessif sexuel est problématique à deux niveaux. D’une part, au niveau narratif, où tout enjeu moral et dramatique s’en trouve automatiquement évacué. On se retrouve devant un anti-héros unidimensionnel, dont la notion même de choix semble lui être refusée et dont les actions présentes et futures sont carrément télégraphiées. Un personnage téléguidé par l’obsession est avant tout un personnage monolithique, sans consistance dramatique, puisque ses choix ne relèvent d’aucun jugement moral, auquel le spectateur pourrait s’attacher ou duquel il pourrait se dissocier, mais seulement de l’impulsion. Cet état de fait conduit au deuxième problème, d’ordre politique celui-là. En enfermant Devereaux dans sa « maladie » et en y collant tous ses faits et gestes, le film fait de lui un personnage ahistorique, sans contexte, déraciné de sa classe sociale et extrait de toute autre considération macro que ce soit, qui n’existe qu’à l’intérieur des paramètres de sa folie. Or, Devereaux est avant tout financier puissant, homme politique influent et bourgeois richissime. Cette agression n’est pas fortuite; elle est le reflet d’un univers mégalo où les privilèges et la violence sexuelle marchent main dans la main. En refusant d’inscrire son personnage dans ce contexte social, Ferrara finit par disculper non seulement Devereaux, mais également le monde qui l’a engendré. Après tout, il est malade, n’est-ce pas, alors que peut-il faire?

Au-delà de l’affaire DSK, au-delà du fait vécu duquel il s’inspire, au-delà de la fine ligne entre la réalité et la fiction, le Welcome to New York d’Abel Ferrara avait deux défis à relever, tous deux échoués lamentablement. Le premier, ne pas offrir à son protagoniste le luxe de plates excuses qui le déchargeraient partiellement ou entièrement des crimes commis et des comportements tenus, ce qu’il fait à plusieurs reprises. Le deuxième, compenser par le regard de la caméra celui déshumanisant et machiste de Depardieu en offrant à ses personnages une humanité et une tendresse que leur refuse le personnage de Devereaux, ce qui n’est en fin de compte jamais mis en scène ou même pensé. Welcome to New York ne semble ainsi jamais trouver le ton ou le regard juste, alternant pitoyablement entre démarche expiatoire et opéra tragi-comique, se complaisant dans le saupoudrage de clins d’œil plus grotesques les uns que les autres. Comme témoin, cette scène misérable au restaurant où Devereaux insiste pour commander du porc – vous la pigez? – avant de se tourner vers le nouveau copain de sa fille pour lui demander si elle fait bien le travail au lit. Une tentative de dialogue sonnant si faux qu’on en vient à se demander si les principaux artisans du film ne s’adonnaient pas à une mission délibérée d’auto-sabotage.

Au final, bien peu de 7e art au menu, mais plutôt une encyclopédie imagée du DSM ouverte au chapitre vieil obsédé, le tout sur fond d’intrigue politique fade et sans relief. Plus encore, le sérieux manque d’acuité de la mise en scène laisse au bout du compte un amer goût de misogynie et de perversité dans la bouche. Si bien qu’à la fin du film, on se demande pourquoi les producteurs ont choisi pour leur film le titre Welcome to New York, tant il aurait été plus juste de l’intituler Abel et Gérard font un porno.

Welcome to New York est à l’affiche au cinéma ExCentris à partir du 15 août en version originale anglaise avec sous-titres français.

http://www.welcometonewyork-lefilm.com/