Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, une aquarelle de James Peachey

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Introduction

L'étude de Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, une aquarelle de James Peachey, relève d'une approche essentiellement empirique puisqu'il n'existe pas à l'heure actuelle de texte exclusivement consacré à cet ouvrage topographique. C'est donc à partir d'observations concrètes de l'oeuvre qu'il a été possible de tirer un certains nombre de caractéristiques formelles et stylistiques propres au travail de l'auteur. Toutefois, quelques ouvrages rassemblés sous le thème du patrimoine culturel québécois, ont permis de situer la production de l'artiste dans son milieu d'émergence. On pense essentiellement aux textes de Didier Prioul, qui ce sont avérés fort utiles afin d'étayer un certain nombre d'hypothèses et permettre une interprétation plus éclairée de l'oeuvre analysée. Les ouvrages de références ont permis quant à eux de rassembler les données relatives à la biographie de l'artiste ainsi qu'au contexte général de ses années de production.

Données biographiques et contexte général

Les données biographiques sur James Peachey ne nous permettent pas d'établir ses origines pas plus qu'elles ne nous informent sur sa formation académique. Toutefois le recensement de sa production et de ses déplacements fournit une nombre suffisant d'éléments pour tracer le parcours de son cheminement professionnel.

Peachey connut un brillante carrière civile et militaire qui lui permit de découvrir en travers des ses diverses assignations de nombreux territoires en devenir. D'abord affecté aux services de Samuel Jan Holland, arpenteur général de la province de Québec et du disctrict d'Amérique du Nord, Peachey travaillit à Boston entre 1773 et 1774. Puis, sous George III, il agit à titre d'ingénieur topographe au sein de l'armée britannique à compter de 1787. L'objectif premier des ses assignations civiles fut de constituer un inventaire topographique des nouvelles possessions coloniales. C'est ainsi qu'à compté de la seconde moitié du XVIIIe s., des suites de la bataille de Québec, nombre d'artistes furent dépêchés en Amérique du Nord britannique pour dresser un portrait des plus fidèles de ces territoires qui passaient dorénavant sous le flambeau de l'Empire britannique. De nouveaux joyaux territoriaux, riches en ressources naturelles représentaient pour l'Empire de vastes espaces propres à l'exploitation des ressources naturelles et au développement rural. Ces grands espaces allaient plus tard, servir de terres d'accueil aux loyalistes restés fidèles à la couronne d'Angleterre lors de la guerre d'Indépendance des États-Unis qui sévit entre 1775 et 1783. C'est dans ce contexte qu'il nous est donné de situer la production de James Peachey puisque l'oeuvre proposée en analyse aurait vraissemblablement été effectuée en 1785.

Les déplacements de James Peachey en Amérique du Nord se recoupent en trois périodes. Soit entre 1773 et 1775, où il travailla à la production de levés topographiques pour le compte de Holland. Ces levés destinés à la publication, s'inséraient dans un programme de mise à jour de nouvelles cartes topographiques délimitant les frontières entre le Canada et les États-Unis à l'approche de la Révolution américaine. Peachey se rendit par la suite à Londres en compagnie de Holland pour le publication des oeuvres. Cette expérience se traduisit en vain par un échec et la publication ne vue jamais le jour .

Pendant son séjour en Angleterre, l'on peut présumer que l'artiste en aurait profité pour parfaire sa formation, ce toujours dans l'objectif de produire des oeuvres à des fins de publication. Il est également probable que Peachey ait reçu les enseignements de Paul Sandby qui fut maître de dessin à la Royal Military Academy de Woolwich entre 1768 et 1796, puisqu'on retrouve Peachey aux services l'armée britannique à partir de 1787. À l'époque la formation militaire nécéssitait un séjour à l'Académie de Woolwich au terme duquel les officiers devaient recevoir un certificat de diligence du Maître de dessin .

En 1780, Peachey fut de retour dans la colonie alors qu'il agissait à titre de topographe adjoint pour le compte du même Holland. Il travailla à compter de 1783, au relevé du bassin hydrographique de la région des Grands Lacs et de la vallée du Saint-Laurent. On retrouvait le long de ces confluents, des nouvelles terres d'accueil destinées aux troupes et aux réfugiés loyalistes. C'est également en ces années que Peachey agit comme dessinateur auprès de Sir Frederick Haldimand alors gouverneur en chef du Canada, que l'artiste accompagnât en Angleterre en 1784. L'objectif de ce voyage reposait essentiellement sur la publication de sa récente production d'aquarelles de la vallée du Saint-Laurent. De retour en Angleterre, Peachey s'adressa à des professionnels pour une série d'aquatintes d'après ses vues d'outre-atlantique . Les aquarelles furent publiées entre 1785 et 1786 et il est probable qu'elles aient été exposées à la Royal Academy de Londres dans les années qui suivirent. La Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant fait probablement partie de cette série. Fait à noter, il est intéressant de constater que la plupart de ces vues furent acquises en 1916 par les Archives publiques du Canada . Le dernier séjour de Peachey au Canada correspond aux années de garnison alors que promut capitaine ses déplacements le menèrent dans les région des Grands Lacs, de Montréal et de Québec. Peachey décéda probablement en 1797 en Martinique.

À la lumière de ces données biographiques l'on constate que la carrière de James Peachey semble dès le début orientée vers la publication. Il n'est donc pas étonnant que l'aquarelle qui nous intéresse ici, soit enchâssée dans un encadrement. Cette façon de procéder nous indique que l'artiste avait orienté sa production afin de répondre aux besoins particuliers d'une clientèle bien ciblée.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, on assista en Angleterre à un phénomène d'engouement pour le paysage exotique. Ce type de production fut très en demande suite à l'essor du tourisme culturel qui connut son émergence lors des découvertes archéologiques des cités du monde antique. C'est ainsi que le paysage colonial s'inscrivit dans cette tendance à cultiver l'ailleurs par procuration. Nombre de clients issus de la bourgeoisie décoraient les murs de leurs intérieurs de paysages élaborés dans des contrées lointaines chargées de mystère. En considérant ces nouvelles orientations du marché européen, il ne fait aucun doute que la production de Peachey tint compte de ce goût pour ces paysages d'ailleurs, leurs habitants et leurs coutumes, ce qui porte à croire que le style topographique de l'artiste se situerait au-delà du travail strictement descriptif.

Description sommaire de l'oeuvre

Pour sa Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, James Peachey a retenu le format horizontal propre au paysage classique. L'artiste a également retenu un point de vue en perspective éloignée afin de représenter le maximum de données géographiques dans une minimum d'espace. La composition est divisée en trois registres alors que le ciel occupe le deux tiers de la surface picturale. Au premier plan, on retrouve une colline habitée par la présence de personnages et de quelques bestiaux. Le plan intermédiaire est occupé par le fleuve, suivi du troisième plan représentant le cap Diamant couronné par la citadelle. L'arrière-plan est refermé au nord par les récifs montagneux des Laurentides.

Depuis la rive-sud de Québec, l'aquarelle de Peachey donne à voir l'ensemble du développement urbain aux abords du Saint-Laurent. Juchées sur les hauteurs du cap Diamant l'Esplanade et les installations de la citadelle temporaire sont facilement identifiables car ils occupent avec le Fort St-Louis, le point le plus élévé. On remarque également la présence des constructions érigées le long du fleuve. À l'extrémité est, sur la pointe de Québec, l'artiste a rendu avec minutie le contours des principaux bâtiments de la ville en laissant entrevoir l'embouchure de la rivière Saint-Charles. La présence de plusieurs bâteaux dans l'estuaire du Saint-Laurent, témoigne de l'effervesence des activités portuaires. Tous ces éléments contribuent à donner une vue d'ensemble de la ville de Québec en un seul coup d'oeil, telle une image synthétique de la capitale.

La composition du paturage que l'on retrouve au premier-plan semble avoit été élaborée pour orienter le regard du spectateur vers les hauteurs du cap Diamant où se trouve la Citadelle de Québec, symbole de l'impérialisme britannique. Mis à part ces considérations compositionnelles, il semble que cette scène de l'avant-plan ne soit pas uniquement accessoire et qu'elle contribue en quelque sorte à insuffler au spectateur, l'attitude à avoir face à ce paysage qui déferle sous ses yeux. C'est donc un paysage chargé d'atmosphère que l'artiste-topographe Peachey nous donne à voir ici.

À la manière des ouvrages de Paul Sandby, le titre de l'oeuvre figure dans la lisière de l'encadrement, il indique avec précision les lieux représentés et l'emplacement depuis lequel le repérage a été effectué. L'aquarelle est signée dans le coin inférieur gauche de l'encadrement et c'est dans cet espace que l'on peut remarquer le lavis de fond d'un rose grisâtre qui vient donner la tonalité de base à la composition . Des demi-teintes très peu saturées de jaune, de bleu et de terre de sienne forment la gamme de couleurs utilisée excluant tout potentiel naturaliste.

Analyse stylistique

Une topographie en quête de pittoresque: entre le représentation fidèle du paysage et la scène de genre.

Le paysage de la rive-sud de Québec que nous donne à voir Peachey est tout empreint des charmes bucoliques d'une nature apprivoisée. Il semble que tous les éléments de la composition contribuent à ce sentiment de quiétude environnant. La scène se situe à la fin de l'été, soit à la saison des foins. La fourche que tient le personnage aux côtés de la jeune femme assise, le panier disposé aux pieds de celle-ci et la charrette remplie de foin sont autant d'éléments qui permettent de temporaliser la scène représentée. Les ombrages qui portent à l'est nous indiquent que la scène se situe vers la fin de la journée, alors qu'on aperçoit de grandes percées de soleil aux loin sur les hauteurs des Laurentides. Le calme des eaux dans l'estuaire du Saint-Laurent contribue au sentiment de sérénité béate qui englobe la compostion.

Dans cet ouvrage, la présence humaine vient balancer et animer la scène. Ainsi, la place occupée par les personnages ne saurait être uniquement accessoire. C'est pourquoi, cette aquarelle de James Peachy donne à penser aux scènes de genres, ces scènes de la vie quotidienne popularisées en Angleterre dans la seconde moitié du XVIIIe s. et dont le thème centrale était généralement associé à la vie paysanne.

Il est particulièrement intéressant de constater que tous les personnages au premier plan sont en mouvement, ce qui ajoute au caractère anecdotique de la scène. Ceci donne à penser à une tranche de vie saisie sur le vif, comme si l'artiste avait réellement travaillé d'après modèle pour constituer la trame de fond narrative de son aquarelle. Toutefois, puisque l'objectif principal de l'ouvrage demeurait l'observation et la transcription du réel par le biais du relevé topographique et que ce travail nécéssitait une très grande précision, il serait étonnant que James Peachey ait consacré autant d'attention aux aléas des activités campagnardes. Nous sommes plutôt chez Peachey, du côté du vraissemblable. D'ailleurs, ces personnages ont probablement été élaborés en atelier une fois le travail de mise en place des éléments topographiques terminé, l'artiste les auraient alors situés à l'intérieur de la composition afin d'orienter le regard du spectateur sur les éléments essentiels.

En fait, même si l'artiste déploie dans son ouvrage une certaine sensiblité à l'égard de l'habitant de la terre - ce qui se traduit par la bonhomie des personnages - l'élément central de la compositon demeure la Citadelle qui poind à l'horizon. Il serait plus approprié de voir ici, une forme d'allégorie de la vie chez l'habitant canadien-français. On peut donc affirmer que cette aquarelle de James Peachey dépeint le caractère d'une époque plutôt qu'elle ne trace un contenu narratif bien précis.

En somme, on constate que le travail de Peachey semble se situer entre la topographie linéaire et une approche plus sensible de la topographie qui considèrerait à la fois le caractère des lieux et les particularités ethnologiques qui le qualifie. Cette attitude plus apte à répondre aux demandes d'une clientèle en quête d'exotisme, fait une fois de plus légion . D'ailleurs, ces coloris très délavés, ces lavis délicats, ce traitement soigné des détails, tous ces éléments contribuent à créer une certaine "sensiblerie" qui se dégage de l'ensemble du tableau. Ainsi, tout se passe comme si l'artiste avait souhaité transmettre, par le recours à des couleurs très peu saturées et à des effets d'estompés, un sentiment de calme englobant.

Analyse formelle

La tradition britannique au service de la Conquête: techniques et procédés de composition

La façon dont James Peachey compose l'espace représenté semble répondre au concept du pittoresque tel que définit par William Gilpin (1724-1804) au tournant du XVIIIe siècle. Certes la vision panoramique que retient Peachey relève directement du travail topographique, mais ici la vision éloignée est mise en scène par une suite de monticules où des jeux de lumières et d'ombres créent des zones de contrastes qui pourvoient la composition d'un effet théâtral. On retrouve également au premier plan une végétation atypique caractéristique du vocabulaire pittoresque. Parallèlement, même si tous les éléments géographiques sont rendus avec la plus grande clarté et le plus grand soin, le relevé topographique que dresse Peachey semble plus près de l'attitude de son contemporain Paul Sandby qui favorisait une certaine humanisation du contenu topographique par l'ajout de personnages au premier plan de la composition.

Il est intéressant de voir comment l'artiste a eu recours aux personnages pour délimiter les principales lignes de fuite de la composition de sa Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant. On retrouve donc au premier plan de la compostion, un petit groupe de cultivateurs affairés aux activités agricoles. Ces derniers, répartis sur trois groupes, fournissent un dynamisme interne à l'ensemble de la composition. À l'extrémité gauche de la scène, un premier groupe de trois personnages introduit un mouvement ascendant de gauche à droite, l'oeil du spectateur est d'abord sollicité dans cette direction pour rejoindre la maisonnette entourée d'arbres qui ferme le premier plan. Le mouvement de l'oeil est alors dirigé vers les hauteurs du cap Diamant où l'on aperçoit les contours de la Citadelle. Au centre, des petits groupes de personnages et de bestiaux semblent former une triangle dont l'angle supérieur délimité par les deux cheveaux, vient également orienter le regard du spectateur vers la Citadelle.

Bref, ces éléments compostionnels s'inscrivent dans la volonté de Peachey d'ouvrir l'horizon en mettant l'accent sur un point bien précis, soit les hauteurs du cap Diamant d'où l'on voit poindre l'enceinte de la Citadelle au centre de la composition. La clarté est concentrée sur ce point stratégique, ce qui contraste avec l'avant-plan où l'on retrouve d'importantes zones d'ombres. C'est là un autre aspect de la composition qui contribue à mettre le site en évidence. En arrière-plan, la chaîne de montagnes des Laurentides est esquissée avec un belle finesse d'exécution. L'artiste a probablement utilisé une technique sèche lui permettant de tracer à l'aide de minuscule taches de couleurs, les terres de la côte de Beaupré qui, irradiées de lumière, se perdent dans le lointain. On retrouve donc dans cet ouvrage l'intégration de plusieurs méthodes de travail allant de la technique humide pour les lavis de fond, à la technique sèche pour les détails du paysage puis au dessin à l'encre et à la mine de plomb pour les figures.

La Vue de la citadelle temporaire de Québec, une autre aquarelle de Peachey réalisée en 1784, comporte les mêmes paramètres de mise en page que sa Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, ce qui porte à croire que ces deux ouvrages constitueraient une paire. La comparaison des titres originaux permet de renforcer cette hypothèse . On remarque en effet que les inscriptions qui figurent à l'intérieur de l'encadrement suivent le même ordre dans les deux cas. Soit en premier lieu la situation géographique, suivie de l'identification des éléments construits et finalement, le point de vue depuis lequel le relevé fut effectué . Le fait que les deux oeuvres aient été esquissées depuis un point de vue élevé (...from the Heights of ...), porte également à croire que ces aquarelles auraient été effectuées en complémentarité l'une de l'autre.

À l'analyse de la Vue de la citadelle temporaire de Québec, on constate que l'artiste reprend les même constantes, soit: la vision panoramique depuis un point élevé, le format horizontal et la division en tois registres où le ciel occupe les deux tiers de la surface picturale. Ici, la précision avec laquelle l'artiste a su rendre les contours des fortifications donne a penser qu'il ait eu recours à la caméra obscura, tout comme ce fut probablement le cas pour la vue de Québec depuis la rive-sud. Cette façon de délimiter avec précision tous les éléments de la citadelle temporaire est caractéristique du relevé topographique. Il en résulte une vue stratégique de plus efficaces qui donne à voir l'ensemble des travaux de fortifications effectués entre 1779 et 1783. Selon Didier Prioul, ce type de vision panoramique - trait caractéristique de la première topographie anglaise - permet de situer le site principal dans son environnement . Ainsi, tout comme dans Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, on peut voir en un seul coup d'oeil l'ensemble du territoire dans lequel s'insère le site principal. Ce sont là des constantes qui répondent aux exigences de la stratégie militaire.

Il semble que Peachey ait appliqué les mêmes procédés compositionnels pour sa Vue de la citadelle temporaire de Québec que pour sa Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant.. Ici, on remarque d'entrée de jeu la présence de monticules qui s'avancent le long de la clôture à l'extrémité gauche de la composition. Ceci introduit un effet de repoussoir qui sollicite le regard du spectateur vers le centre de la composition où se trouve les premières installations de la citadelle temporaire. On remarque au premier plan, la présence de personnages au repos. Ces derniers s'inscrivent en continuité avec la ligne de fuite délimitée par la clôture, favorisant un mouvement de l'oeil de gauche à droite. Rappelons que cette aquarelle fut réalisée aux lendemains du traité de Versailles, qui mit fin aux hostilités entre la France et l'Angleterre et reconnut l'indépendance des États-Unis. Ce traité marque la fin des travaux défensifs de la Citadelle de Québec. En ce sens il semble que les personnages représentés au repos s'inscrivent dans cette atmosphère de paix retrouvée et qu'une fois de plus leur présence est directement associée au caractère des lieux représentés.

C'est donc à la lumière de ces constantes qu'il nous est donné de reconnaître les caractéristiques de l'oeuvre de James Peachey. Ainsi l'on constate chez cet artiste une attitude qui, tout en respectant les règles fondamentales de la topographie militaire, cherche à esthétiser l'ensemble de ses compositions par le recours à des éléments extérieurs aux lieux représentés. Cette tendance relève d'une conception pittoresque du paysage que l'on retrouve chez Gilpin, peintre et théoricien contemporain de Peachey.

Analyse iconographique

La Citadelle de Québec et la diffusion d'un nouveau joyau de la mère patrie

En considérant l'espace accordé à la citadelle par rapport à l'importance qu'elle occupe dans le titre de l'ouvrage, on constate d'emblée une forme de dichotomie. Il faudrait plutôt voir ici, le rôle de protection assuré par la ville fortifiée depuis les hauteurs du cap Diamant, sa puissance et son rayonnement qui s'étend bien au-delà des limites de Québec. La place privilégiée qu'occupe la forteresse, contribue à rehausser la position stratégique de la ville de Québec, alors capitale du Canada. Le choix de la vision panoramique trouve ici toute sa justification et l'atmosphère de calme qui règne sur le paturage en avant-plan semble répondre à la présence rassurante de la place forte.

La citadelle temporaire qu'avait fait ériger le gouverneur Haldimand sous les auspices du roi George III entre 1779 et 1783, représentait l'idéal de la stratégie militaire, le point d'aboutissement d'un long processus d'invasion qui avait permis aux troupes anglaises de gagner l'Anse-aux-Foulons depuis les rives du Saint-Laurent et de vaincre la France sur les Champs-de-bataille. En renforçant la Citadelle, le gouvernement britannique allait une fois de plus pousser sa stratégie militaire à un degré supérieur. Ce que nous donne à voir Peachey dans sa Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, c'est l'image d'une contrée conquise et "pacifiée", comme le dit Didier Prioul dans son texte Étranger dans un nouveau pays . Le développement urbain le long du rivage et les activités commerciales en effervescence dans le port sont autant d'indices qui témoignent de l'évolution démographique de Québec à l'époque de la garnison britannique.

Rappelons que la série d'aquarelles produite par l'artiste entre 1784 et 1785 était destinée à l'arrivée massive des loyalistes qui, durant la guerre d'Indépendance américaine, allaient trouver refuge sur ces nouvelles terres d'accueil. Le présence humaine et le sentiment d'appartenance à la terre qui l'accompagne jouait ici un rôle de premier plan dans l'approche topographique de Peachey. D'ailleurs une autre aquarelle de James Peachey portant sur le même thème a servi d'illustration pour Histoire générale du Canada un ouvrage sous la direction de Craig Brown . Il s'agit de Campement des loyalistes à Johnstown, nouvel établissement sur les rives du St-Laurent, au Canada. Ce dernier ouvrage de Peachey montre les installations temporaires des nouveaux arrivants américains. Ici, on remarque le contenu propagandiste de la scène auquel l'on pourrait aisément apposer l'expression: "Venez trouvez refuge au sein de la mère patrie". Une fois de plus, le protectorat britannique est omniprésent dans cet ouvrage du topographe Peachey.

Conclusion

Vers une émancipation de la topographie

Bref, la démarche de Peachey - et on le sent bien dans l'oeuvre analysée plus avant - se situe entre le relevé topographique documentaire et statégique, et une approche plus subjective du paysage. Il semble que l'artiste aurait traité la ville de Québec d'avantage comme un milieu et non pas comme un lieu hostile à la présence humaine comme cela est assez fréquent pour les relevés topographiques de l'époque. En somme, on reconnaît dans ces vues de Peachey, une contrée "pacifiée" où il fait bon vivre sous l'égide protectice de la forteresse qui en amont du St-Laurent, veille sur le devenir de la civilisation canadienne-française.

C'est donc une conception topographique empreinte d'un caractère narratif qui s'apparente aux scènes de genre que nous donne à voir le travail de Peachey. Ainsi, tout en précisant avec justesse l'environnement de la Citadelle de Québec, il semble que l'artiste ait eu tendance à enjoliver le paysage ce de le but d'enrichir le contenu ennuyeux de la topographie traditionnelle. Cette attitude semble reposer sur trois facteurs ayant eu une incidence directe sur la production de l'artiste, soit: les nouvelles tendances du marché européen pour l'ailleurs et l'exotisme, la fréquentation des milieux d'avant-garde en Angleterre (voire les influences probables de Gilpin et de Sandby) et une volonté d'élever le travail topographique au rang de l'expérience personnelle. Précisons qu'à l'époque, la ville de Québec figurait en tête des lieux de garnison les plus prisés en Amérique du Nord ce qui lui permet aujourd'hui d'occuper un place de choix dans le répertoire topographique canadien.

En somme, le travail de James Peachey préside aux ouvrages de la génération suivante de topographes qui vont à loisir esquisser des croquis de paysages qui serviront à garnir leurs albums de souvenir.

LISTE DES ILLUSTRATIONS

Oeuvre analysée:

James Peachey,
Vue de la ville de Québec avec la citadelle temporaire sur le cap Diamant, vers 1785.
Signée au bas à gauche, inscription dans la lisière de l'encadrement: A view of the City of Quebec with the Citadel and Outworks on Cape Diamont taken from the Heights of the Opposite side of the River.
Aquarelle, plume et encre sur mine de plomb, 39.1 X 65.4 cm,
Archives nationales du Canada, Ottawa (C-2029),
Illustration tirée de l'ouvrage collectif Québec plein la vue.

Oeuvre de comparaison:

James Peachey,
Vue de la citadelle temporaire de Québec, 1784.
Signée au bas à gauche, inscription dans la lisière de l'encadrement: A view of the Citadel at Quebec with the Outworks taken from the Heights of Abraham, Oct. 29, 1784.
Aquarelle, plume et encre noire sur papier, 36.5 X 56.4 cm,
Archives nationales du Canada, Ottawa (1989-217-3X),
Illustration tirée du catalogue d'exposition La peinture au Québec 1820-1850. Nouveaux regards, nouvelles perspectives.

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@ copyright, 2000, Annie Fraser (1969-2001)

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