« Une vie presque normale » au Rideau-Vert : le dangereux pari de la normalité

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En terminant la saison du Rideau-Vert en s’attaquant au succès de Broadway, « Next to Normal », Denise Filiatrault fait le pari d’attirer son fidèle public vers un théâtre musical aux allures d’opéra-rock, où le drame et l’humour se donnent le relai pour illustrer les dérives de la normalité.

Dans « Une vie presque normale », la mère est obnubilée par l’amour qu’elle ressent pour son fils. La jeune adolescente s’oblige à être la meilleure élève, la meilleure pianiste et la meilleure enfant pour goûter ne serait-ce qu’un instant aux soupçons de l’amour maternel, et ainsi se donner l’impression que son existence a une valeur. Le père ne dérougit pas de son affection pour une femme dont l’étincelle d’autrefois suffit pour lui donner envie de rester à ses côtés. Même si cette femme n’est plus l’ombre de ce qu’elle était. Même si les déclinaisons de son amour pour fiston l’ont entrainé dans un monde où bipolarité et électrochocs ont fini par se côtoyer. Même si l’attention qu’elle est incapable de donner à sa fille pousse cette dernière à développer les mêmes faiblesses et les mêmes dépendances.

La trame de fond de « Une vie presque normale » est foncièrement dramatique, mais le spectacle monté par Denise Filiatrault est loin d’être lourd et assommant. La dose d’humour, de cynisme et d’ironie dans l’écriture permettent aux spectateurs de passer d’une émotion à l’autre sans se sentir étouffés par la normalité oppressante de cette famille faussement heureuse. Le rythme insufflé par la mise en scène y est aussi pour beaucoup. Même si la deuxième partie est plus vivante et poignante que la première, l’ensemble du spectacle d’environ deux heures défile très rapidement.

La grande pertinence du propos est malheureusement affaiblie par les chansons dont les paroles trahissent un manque flagrant de profondeur. À l’image de la partition musicale du spectacle, les chansons de « Next to Normal » sont aussi mielleuses et consensuelles que la musique pop adulte contemporaine que diffusent les radios commerciales. Sans nécessairement gâcher tout notre plaisir, la poésie facile et quelquefois grossière, qui est non sans rappeler les chansons de Don Juan, nous empêche d’atteindre un niveau d’émotions qui aurait été fort apprécié.

La principale force du spectacle réside dans le talent de ses interprètes. Geneviève Charest est une des rares chanteuses québécoises connues qui possèdent la capacité de jouer avec vérité et sincérité, tout en nous donnant l’impression qu’elle peut faire ce qu’elle veut avec sa voix. Bien que certaines chansons nécessitent un registre vocal particulièrement étendu, la chanteuse-actrice possède une technique béton où les nuances sont toujours les bienvenues. Son vis-à-vis masculin, Jean Maheux, est tout aussi impressionnant. Capable d’allier la solidité et la vulnérabilité de son personnage, l’acteur est touchant et sincère à chaque détour. Véronique Claveau réussit elle aussi à tirer son épingle du jeu, avec une voix et une présence scénique du tonnerre. Même si elle joue un peu trop gros par moments, l’ex-Star Académicienne est captivante à chacun de ses numéros chantés.

On ne peut malheureusement pas en dire autant d’Isabeau Proulx Lemire. Interprétant le rôle du garçon de la famille, à qui les créateurs ont imposé une partition vocale extrêmement complexe (il est souvent pris dans les notes aiguës de sa voix de tête ou de sa voix de « passage »), le jeune homme semble fournir beaucoup d’efforts pour transmettre des émotions, à défaut de les ressentir. Ses fausses notes émotives et vocales nous font décrocher pratiquement chaque fois qu’il ouvre la bouche.

Malgré quelques bémols incontournables, les qualités de ce théâtre musical sont trop nombreuses pour se passer d’un tel spectacle.