Un nouvel album pour Sandrine Kiberlain

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Printemps 2005, tel un tournesol partant à la conquête d’un soleil trop longtemps désiré, Sandrine Kiberlain s’élance dans la chanson. Sa notoriété de comédienne, elle le sait bien, lui ouvrira autant de portes qu’elle lui en claquera sur les doigts, la curiosité amusée des uns se mêlant à la suspicion agacée des autres (« ah, encore une actrice qui chante... ») dans un jeu d’équilibre qui finalement lui convient. Comme elle a choisi de déminer elle-même le terrain au moyen d’une chanson, Manquait plus qu’ça (« Elle fait sa Carla, elle fait sa Vanessa… », les plus féroces douaniers qui gardent les frontières entre les disciplines artistiques éviteront prudemment de lui réclamer un passeport en légitimité. Quant à son culotté autoportrait en Godiche, il agit alors comme une seconde torpille préventive à cette idée que la chanson, pour quelqu’un habitué au regard parfois cru des caméras, serait un refuge narcissique et amidonné où l’on s’octroierait forcément le meilleur rôle. Sans masochisme hasardeux mais sans complaisance non plus, Sandrine Kiberlain s’est dévoilée sur ce premier album avec une justesse de ton et une douce ironie qui a su toucher les filles et séduire les garçons.

Parmi le large public qui a transformé ce baptême discographique en communion peu solennelle lors des concerts intimes et chaleureux qui ont suivi, chacun s’est partiellement reconnu, identifié ou découvert à travers ces histoires frivoles ponctuées d’accents graves, ces portraits en miroir dont l’amour et la désillusion amoureuse, l’euphorie et la mélancolie constituaient autant de différentes focales. Dans ses chansons comme dans ses rôles au cinéma, Sandrine est parvenue à alterner les humeurs légères d’une éternelle bonne copine un peu loufoque et les ombrages complexes d’une héroïne moderne. Musicalement, pour épouser au plus près ses textes, le grand Alain Souchon, contacté au culot, son fils Pierre et Camille Bazbaz tailleront du sur mesure pour cette voix à l’élégance aérienne et au timbre clair comme jeune source forcément inspirante. Malgré tous ces atouts, ces atours rassurants, Sandrine doutait tant d’elle qu’elle avait pris soin, toujours dans la chanson Manquait plus qu’ça, de s’aménager au cas où une porte de sortie : « Laissez la faire sa crise, peut-être que ça lui passera. »

Ça ne lui a pas passé. Au contraire, la chanson est devenue pour Sandrine Kiberlain une drogue dure dont elle cultive avec gourmandise l’accoutumance. Elle est pleinement devenue La Chanteuse, et la chanson de son nouvel album qui porte ce titre, sur une musique intrépide signée Mickael Furnon (Mickey 3D), montre qu’elle se pince encore pour y croire. Ce clin d’œil à l’album précédent referme la boucle, complète la frise, mais pour le reste l’heure est au changement – et pas seulement au changement de coiffure.

Un nouveau réalisateur (Dominique Blanc-Francard), un nouvel invité de marque à l’écriture des musiques sur deux titres (Etienne Daho, également contacté au culot), des changements subtils mais bien affirmés quant à la tonalité plus « anglaise » voulue par Sandrine, une envie de délisser un peu le propos comme la direction musicale. Coupés bien net et bien carrés repose toutefois en partie sur la collaboration au long cours de Sandrine avec Pierre Souchon et Camille Bazbaz, qui signent chacun quatre titres. L’un est le digne fils de son père (Je t’offre ou A tous les étages et leurs accents franchement « souchonesques »), l’autre le fier héritier d’une haute dynastie rhythm’n’blues frenchie (Dutronc, Ferrer), les deux se répondent à merveille dans ce disque tour à tour cocasse, émouvant, vif et intimiste. Sandrine Kiberlain rêvait de plages anglaises brumeuses, de tourbillons sixties, de contrastes enrichissants entre chanson française et pop british. En s’adressant à Etienne Daho, l’un des rares en France à posséder cette double culture, elle fut honorée au-delà des espérances. Etienne lui offre carrément une île magique (Il ose, comprendre éventuellement « île Oz ») à l’atmosphère tremblée, comme envoûtée, et ce Perfect day luminescent et cuivré qui rappelle les pop-songs late sixties de Astrud Gilberto ou Françoise Hardy. Afin de retrouver un peu de cette ivresse des productions pop, et aussi la dynamique joyeuse des concerts, l’album fut en grande partie enregistré live en studio, ce qui confère à des titres comme Y’en a pas un pour rattraper l’autre (en duo avec Bazbaz) ou Coupés bien net et bien carrés l’urgence et la vitalité des premières pressions.

Aimer un homme plus âgé (Pluvieux), recueillir les pleurs d’une gardienne d’immeuble en détresse sentimentale (A tous les étages, histoire vécue), observer un homme au foyer nouveau style (Je m’appelle Edouard), se couper en quatre par amour (Je t’offre), garder sa dignité lorsqu’on s’écroule de l’intérieur, en public (Bonne figure) ou en privé (Parlons plutôt de vous), autant de thèmes gigognes qui montrent que Sandrine Kiberlain a quelque chose d’une scénariste lorsqu’elle écrit. Ses chansons ressemblent parfois à des courts-métrages (très courts, 3 minutes en moyenne) réalisés en caméra subjective, montés au scalpel, projetés sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme, à la fois avec tact et désinvolture. Et l’autodérision de La Chanteuse ne doit surtout pas dissimuler cette évidence qu’à des degrés moins seconds, Sandrine est une chanteuse pour de vrai. Et que c’est pas plus grave que ça.

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