«Territoires d’ombre et de lumière : dessins québécois et canadiens» d’avant la fin des années 1940

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Franck Carmichael

Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) présente jusqu’au 23 mars 2014 à son Centre des arts graphiques une nouvelle exposition gratuite intitulée «Territoires d’ombre et de lumière : dessins québécois et canadiens de la collection du Musée» qui réunit des œuvres datant d’avant la fin des années 1940. D’entrée de jeu, ces dessins mettent l’accent sur les spécificités historiques de la représentation graphique de l’immensité d’un pays à imaginer. Le visiteur passe de la description topographique d’un territoire conquis à son affirmation paysagère. Tour à tour, Heriot et Bainbrigge, puis Edson et O’Brien, Suzor- Coté et Leduc, Carr et Carmichael, Brandtner et Milne déclinent leur vision particulière d’un paysage à découvrir ou d’un paysage familier. Du Saint-Michel archange aux accents baroques de Berczy aux territoires industriels de Hébert, Muhlstock et Taylor, où s’impose une modernité du regard, cette exposition offre une lecture pénétrante du quotidien. La majorité des dessins réunis, y compris certaines esquisses exécutées en atelier ou sur le motif, ont été conçus et réalisés comme des œuvres d’art à part entière. Caractéristiques inhérentes à la technique du dessin, les effets d’ombre et de lumière définissent l’essence même des œuvres et en influencent la lecture.

La création en 1918 du cabinet d’estampes marque le véritable début de la collection d’arts graphiques du Musée. La salle « Les chemins de la modernité » du pavillon Claire et Marc Bourgie fait d’ailleurs la part belle aux œuvres sur papier des années 1920 et 1930. Jacques des Rochers, conservateur de l’art québécois et canadien du MBAM et commissaire de cette exposition indique : « La sélection des œuvres pour cette exposition a permis au MBAM de constater à quel point son fonds de dessins québécois et canadiens d’avant les années 1940 est lacunaire. Là où certains artistes comme James Wilson Morrice et Fritz Brandtner sont bien représentés, d’autres font figure de parents pauvres. En réalisant cette exposition, le Musée espère inciter le public à enrichir sa collection sous forme de dons. »

Grâce à la sélection d’oeuvres de Philip John Bainbrigge, William Berczy, André Biéler, Fritz Brandtner, Franklin Carmichael, Emily Carr, Frederick S. Coburn, Jean Dallaire, Richard Dillon, James Duncan, Allan Edson, Lionel LeMoine Fitzgerald, Lewis Foy, Clarence Gagnon, Adrien Hébert, George Heriot, William G.R. Hind, John E. Hugues, Ozias Leduc, Onésime-Aimé Léger, Frederick W. Lock, John Lyman, David Milne, Louis Muhlstock, Lucius O’Brien, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté et de Frederick B. Taylor, cette exposition fait la lumière sur la vision du Québec et du Canada avant les années 1940.

L’exposition en six œuvres

Onésime-Aimé Léger Chez Léger, la femme, mise en scène dans des compositions allégoriques ou des témoignages symboliques de la détresse humaine, apparaît comme un thème privilégié. Ici, une jeune femme, vue de profil, détourne le regard par pudeur ou par gêne. Le spectateur a l’impression de l’observer à la dérobée. L’importance accordée aux formes, notamment la coiffe qui fait écho aux nuages, les petits cercles blancs sur la robe bleutée et la verticalité des feuillages, contribue à la modernité de l’œuvre. Un trait net circonscrit un réseau de fines hachures aux teintes subtiles. S’il s’agit d’un portrait d’après modèle, le costume de la jeune fille l’associe au séjour belge de l’artiste en 1904-1905.

André Biéler Très semblable dans sa composition au tableau du même titre dans la collection du Musée, ce dessin se démarque par la subtilité de sa palette. Le dégradé des tons qui se superposent aux traits de fusain affiche une fluidité qui fait défaut au tableau. Le soulier représente un sujet atypique chez Biéler. Sa femme, la décoratrice Jeannette Meunier, est le modèle de cette œuvre intimiste réalisée en 1931, l’année de leur mariage. Penchée en avant, elle attache la boucle de l’une de ses chaussures, tandis que l’autre gît à la renverse, au premier plan. Toute la composition est en tension autour de ce fait apparemment anodin.

John Lyman Dans cet autoportrait, Lyman ne regarde pas le spectateur mais plutôt l’œuvre à l’intérieur de l’œuvre. Le spectateur, quant à lui, porte son regard sur le modèle, vu de dos, qui vraisemblablement pose pour un portrait. L’intérieur bourgeois et la proximité de l’artiste et de son modèle (ou sa femme) prêtent un caractère confidentiel à la scène, amenant le spectateur à jouer le rôle de voyeur. La composition élaborée du fusain donne à penser qu’il précède un ouvrage définitif, impression que renforce le trait servant de cadre. Cependant, nous ne lui connaissons aucun tableau correspondant.

Franklin Carmichael La Cloche, une ville minière au sud de Sudbury, est située à proximité du parc provincial Killarney, qui abrite les sommets les plus élevés de l’Ontario. Enchantés par la beauté de la région, les membres du Groupe des Sept exercent des pressions pour qu’elle soit transformée en parc provincial. Le blanc lumineux des montagnes de quartz et le vert des feuilles des pins gris demeurent invariables en dépit des saisons. Carmichael nous offre deux paysages de lacs d’azur et de montagnes aux cimes d’argent évoquant les neiges éternelles. Il effectuait des dessins préparatoires à la mine de plomb ou au fusain tant pour ses aquarelles que ses huiles. On discerne ici les traits de crayon délimitant les montagnes. Le traitement du ciel démontre que l’artiste utilise le fond blanc du papier sec afin de créer un effet de lumière.

Adrien Hébert Hébert expose régulièrement des dessins, généralement des grands formats réalisés à partir d’études préparatoires, auxquels la critique réserve un très bon accueil. Il est d’avis que : « La peinture n’est pas le seul médium qu’un artiste puisse employer. Le dessin sous toutes ses formes, crayon à la mine de plomb, pierre noire, fusain, gravure sur bois, lithographie et eau-forte sont autant de moyens pour exprimer la vie ». Cette vie, il la croque en particulier au port de Montréal, un sujet choisi dans une perspective d’affirmation de la modernité. Dans cette Vue du port de Montréal , l’ombre projetée sur la tour de chargement de grains au centre de la composition décrit les particularités de la toiture de l’imposant silo no 2, qui n’est représenté en partie que par une diagonale caractéristique de l’œuvre de l’artiste, cadrant l’image. Ici, le jeu d’ombres et de lumières retient davantage l’attention que le rendu méticuleux des cargos, prêtant au fusain un caractère spectral.

Louis Muhlstock Ce dessin consacré à l’industrie de la guerre fait partie d’un important corpus d’œuvres réalisées par Muhlstock en 1943. Pendant plusieurs mois, il se plonge dans l’univers des ouvriers des chantiers maritimes de la Canadian Vickers et des usines de la United Shipyard à Montréal. Muhlstock raconte : « Je passais des heures à regarder travailler les ouvriers. Un jour je compris que pour le peintre une technique toute différente devrait être utilisée. Aussi dans mes dessins et mes peintures de cette période, le trait est plus abrupt, la lumière moins fine, l’objet plus approximatif et la couleur aussi est plus lourde, plus dense. » Ces dessins aux effets de clair-obscur qui valorisent l’apport de la classe ouvrière à l’effort de guerre font contrepoids aux représentations de la misère sociale de l’époque.

Musée des Beaux-Arts de Montréal
1380 Rue Sherbrooke Ouest
Montréal, QC H3G 1J5
(514) 285-2000

http://www.mbam.qc.ca