Snowpiercer : les révoltés de l’Apocalypse-Express

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Snowpiercer

Attention : le texte qui suit peut contenir des spoilers

C’est ce vendredi que prend l’affiche Snowpiercer, dernière offrande du sud-coréen Bong Joon-ho. D’abord présenté en avant-première au Festival du cinéma américain de Deauville il y a près d’un an, puis dans la section « Forum » de la dernière Berlinale, le film fait maintenant tardivement son entrée au Québec, et de façon quasi-anonyme qui plus est, malgré des records fracassés au box-office dans son pays natal. C’est fort dommage, tant la première production hollywoodienne de Bong vise dans le mille.

Car si Bong Joon-ho est un peu l’enfant oublié du nouveau cinéma coréen, perdu entre le culte voué aux esthètes Park Chan-wook (Oldboy, Stoker) et Kim Jee-won (I Saw the Devil, A Bittersweet Life), la reconnaissance festivalière des exposés ésotériques de Kim Ki-duk (Printemps, Été, Automne, Hiver…Printemps) et Lee Chang-dong (Poetry) et les chouchous des revues spécialisées Hong Sang-soo (In Another Country, Haewon et les Hommes) et Im Sang-soo (The President’s Last Bang, The Housemaid), c’est également celui qui parvient à trouver le point d’équilibre entre exercice de style et dissertation philosophique avec le plus de régularité et, surtout, avec le plus de justesse.

Son Memories of Murder (2003) est d’ailleurs probablement le meilleur film sorti de Corée depuis les années 2000, et Snowpiercer n’est pas loin d’attendre le niveau de celui-ci. Ce qui peut être considéré comme un tour de force en soit, tant ses compatriotes Park Chan-wook et Kim Jee-woon s’étaient tous deux cassé les dents avec leur premier film tourné au pays de l’Oncle Sam. Reconnaissons tout de même un legs positif à Park pour ce Snowpiercer, qu’il co-produit, notamment pour les scènes de combat hyper-stylisées – pensons aux giclées de sang dans les vitres – qui ne sont pas sans rappeler sa propre trilogie de la vengeance.
Snowpiercer se déroule 17 ans après une catastrophe météorologique mondiale qui a entièrement annihilé la vie sur Terre. Seuls quelques centaines de personnes ont survécu, se réfugiant dans un train-bunker qui parcourt la planète depuis ce temps. Ce train, le Snowpiercer, reproduit d’ailleurs les mêmes schémas sociaux que le monde laissé derrière; les riches se trouvent à l’avant du convoi et mènent la belle vie, alors que les pauvres s’entassent dans les wagons arrières et se nourrissent exclusivement de barres gélatineuses. Cependant, la révolte gronde, et sous la houlette de Curtis (Chris Evans) et de son mentor Gilliam (John Hurt), la résistance s’organise.

Une épopée d’émancipation radicale sur fond de lutte des classes, voilà qui aurait rapidement pu tourner à la chronique larmoyante ou au success-story kitsch et ringard. Cependant, en évitant le commentaire politique comme on le retrouve chez Ken Loach ou les frères Dardenne, Bong Joon-ho se soustrait du même coup aux injonctions morales qui l’accompagnent et préfère laisser sa mise en scène parler d’elle-même. À cet égard, le délire de l’intendante Mason (Tilda Swinton) atteint la cible sans pourtant imposer quelconque regard condescendant, le burlesque de ses homélies punitives suffisant à faire imploser le personnage sous le poids de son dogmatisme bourgeois. Pas non plus de climax cathartique et purificatoire, Bong préférant conclure par un joyeux anéantissement de toutes les figures d’influence du film, bonnes comme mauvaises. Car la révolution, la vraie, n’est ni un romantisme ni une partie de plaisir, et l’éclosion de l’héroïsme se situe le plus souvent dans la mort.

En effet, une fois la révolte aboutie, la locomotive capturée, les réserves saisies, quelle forme peut prendre le futur à l’intérieur du Snowpiercer? L’aliénation reste entière et l’organisation sociale à l’intérieur du train est appelée à n’être qu’un éternel recommencement. Le dernier plan du film, celui d’un ours polaire, signalant envers et contre tous la présence de la vie à l’extérieur du train, agit ainsi autant en ouverture optimiste – même après la guerre et la mort, le beau triomphera toujours – qu’en clin d’œil indulgent, le spectateur s’étant résigné tout du long à ne se projeter qu’à l’intérieur du train, cherchant uniquement à situer sa posture morale dans ce récit de violence de classe. Comme quoi il faudrait peut-être laisser tomber nos œillères, et chercher plutôt à se sortir de la « caverne »…

Snowpiercer est à l’affiche au Cinéma du Parc en version originale anglaise et coréenne avec sous-titres français à partir du 18 juillet.

Frédérik Pesenti