Salif Keita aux Francofolies : festif

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De tous les artistes à l’affiche de ces Francofolies de Montréal 2010, c’est la venue de Salif Keita qui faisait grandir en moi le plus d’espoir de participer à un concert enivrant. Artiste ô combien acclamé par la critique, présenté tour à tour comme le chantre d’une Afrique martyre de l’occident ou comme le descendant d’obscurs empereurs africains, il faut dire que cet homme mérite vraiment d’être découvert par un plus vaste public, et notamment les jeunes générations.

Il y a deux semaines encore, son nom ne m’évoquait presque rien. Entraperçu dans un documentaire de Martin Scorsese il y a quelques années (Du Mali au Mississipi) la prestation qu’il donna face à la caméra du cinéaste américain offrait aux spectateurs non avisés une porte d’entrée vers une musique d’une richesse et d’une complexité jusque là inconnue.

Initié à la musique noire africaine par le blues des Skip James, Charley Patton, Robert Johnson et autres allumés du bocal ayant vendu leur âme au diable en échange de dons musicaux exceptionnels, force est de reconnaître que celle de Salif Keita est bien différente. Elle n’a pas connu l’exil et les coups de fouet dans les champs de coton du sud des Etats-Unis. Sa source provient directement de l’immensité du Mali et de toute cette culture griotique qui remonte au temps de l’ancien empire mandingue (XIIIe siècle). Elle est un livre ouvert sur toute une partie de l’histoire de l’Afrique et surtout sur l’évolution des traditions musicales au contact de nombreuses influences (folklore malinké et bambara, rumba congolaise, calypso, rythme afro-cubains…).

Assister à un concert de Salif Keita en 2010, c’est donc voir un homme qui a commencé à jouer dans les années 70 avec des orchestres de gares et d’hôtels que sont le Rail Band et les Ambassadeurs. Un homme qui en 1978 compose le fabuleux morceau Mandjou, déclaration d’amour à Sekou Touré (président et acteur de l’indépendance de la Guinée à partir de 1958). Un homme qui dans les années 80 vient frotter sa musique aux synthétiseurs occidentaux (pour un résultat à mon avis moins probant) et qui enfin retourne dans les années 2000 à un son plus acoustique et authentique.
L’attente était donc grande et le concert ne fut rien moins qu’une messe extatique à la gloire de l’Afrique et de « La Différence » (dernier album sorti en 2009 et lauréat d’une victoire de la musique en France cette année).

Jamais je n’ai assisté à autant de cohésion rythmique. L’orchestre qui l’accompagne pour sa tournée, constitué de jeunes musiciens africains, est simplement une des plus belles formations de musique africaine qu’il soit donné de voir actuellement. La section rythmique est faite de trois percussionnistes hallucinants martelant comme des possédés des congas, des djembés, des n’tamades, des doums-doums… Au niveau des cordes, il s’agit d’un savant mélange entre deux guitares électriques, une basse et un N’goni (ressemblant à l’accouplement entre une harpe et une guitare, appelé aussi « luth des griots »). Enfin, au devant de la scène deux choristes magnifiques drapées dans de nobles étoffes assurent les cœurs qui apportent tant de fraîcheur à cette musique.

Pendant prés de deux heures l’orchestre jouera quelques unes des meilleures pièces des trois derniers albums de Keita. Entièrement sorti chez Universal Jazz, cette trilogie marque un retour à une musique acoustique, faite pour la danse et dépourvue des fioritures numériques qui ornées (gâchées ?) certains albums des années 80 et 90.

Le public présent samedi soir était largement constitué d’hommes et de femmes africains aux yeux brillants d’admiration. Les nombreuses femmes amassées devant la scène connaissent les paroles par cœur et on assiste à des scènes de liesses lorsque résonnent les premiers accords de Mandjou vers le milieu du concert. Quelques frissons me parcourent aussi l’échine. Par moment, j’ai l’impression d’entendre de la soul-funk américaine façon Curtis Mayfield période Superfly. Rien que ça ! Le groupe n’hésite pas à étirer ces morceaux en de longs jams qui incitent le public à entrer encore plus dans le beat. On aperçoit dans le public des femmes en transe. Salif Keita agite un objet qui ressemble à une queue de poney montée à la façon d’un plumeau. L’homme est un parfait chef d’orchestre. Vers la fin du set, lors de l’exécution de morceaux comme Madan ou Moussolou deux des titres phares de son chef-d’œuvre Moffou sorti en 2002, il invitera même le public à venir danser sur la scène (et oui comme dans les derniers concerts d’Iggy Pop !).

par Mathieu Germain

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