Maps to the Stars: cartographie de l’acteur

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Entertainment One - Maps to the stars

Maps To The Stars Official Movie Trailer [HD]

Attention : le texte qui suit peut contenir des spoilers

Fort d’un prix d’interprétation pour son actrice principale Julianne Moore obtenu lors du dernier Festival de Cannes, Maps to the Stars, dernière offrande du réputé cinéaste canadien David Cronenberg, débarque sur nos écrans le 31 octobre. Le film fut déjà encensé comme un « compte hollywoodien perfide et cynique » (Marc-André Lussier, La Presse, 20 mai 2014), célébré comme une critique « jouissive et un tantinet trash du showbizz hollywoodien » (Manon Dumais, Le Huffington Post Québec, 18 mai 2014). S’il est vrai qu’on y retrouve la signature toute identifiable de Cronenberg, là ne réside pourtant pas l’intérêt premier du film, cette lecture ayant déjà été offerte à maintes reprises au cinéma chez David Lynch ou les frères Coen, par exemple.

Un indice se trouve déjà dans le titre original : Maps to the Stars. On pourrait croire à première vue qu’on parle d’une « carte vers les étoiles », au sens astronomique du terme, ce que suggérerait le ciel étoilé et la police d’écriture scintillante de l’affiche promotionnelle. Mais pourquoi ne serait-il pas plutôt question d’une carte vers les stars, soit vers les vedettes qui s’offrent à nous à l’écran? Le récent virage de Cronenberg, entamé avec Cosmopolis et l’arrivée de Robert Pattinson, inspire cette lecture. Avec A Dangerous Method s’était en effet clôt un triptyque entamé avec A History of Violence et poursuivi avec Eastern Promises, où Viggo Mortensen s’érigeait en figure d’anéantissement, symbole de la lutte incessante entre la nécessité de répression des pulsions de mort et le retour du refoulé, mais sans pour autant que Cronenberg se questionne sur la posture d’artiste de Mortensen lui-même, se contentant d’arrimer son jeu à des figures conceptuelles.

Cosmopolis, au contraire, centrait son projet sur Robert Pattinson, sur la star elle-même, en faisait le centre gravitationnel autour duquel les symboles se mouvaient. Car qu’est-ce que Cosmopolis, sinon une entreprise de déconstruction de l’image de Pattinson elle-même? L’histoire s’articule effectivement autour d’un golden boy au sommet de sa gloire et de sa notoriété (Harry Potter? Twilight?), qui entreprend un sabotage volontaire de son image et de son empire (critique acerbes envers la franchise Twilight et ses fans) afin de retrouver un éventail de relations humaines qui soit plus authentique (rôles plus pointus chez Cronenberg, Michôd, Herzog, Assayas, Gray, etc.). Dans Cosmopolis, Pattinson ne se contente pas de jouer un personnage; c’est sa propre vie, sa propre carrière que Cronenberg met en scène, ce qui intègre une toute nouvelle perspective dans sa filmographie.

C’est également sous cet angle qu’il convient de lire Maps to the Stars afin d’en tirer le plus de jus. Car les références entre les deux films sont trop limpides pour qu’elles soient fortuites. Si Pattinson était campé à l’arrière d’une limousine dans Cosmopolis, en contrôle et en position de force, jetant une lumière positive sur les différents choix de carrières posés, c’est en tant que chauffeur qu’il fait son chemin dans Maps to the Stars, échine courbée et simple spectateur du monde auquel il aspire de participer, l’envers piteux et résigné de Cosmopolis. Début de carrière cahoteux (congédiements et coupures?), rôle secondaire dans une série B humiliante (Ring of the Nibelungs?), infidélité et séparation (Kristen Stewart?); encore une fois, Pattinson semble jouer sa propre vie, mettant cette fois-ci l’accent sur les débuts difficiles, les côtés sombres, les échecs plutôt que les succès. Pour ne pas oublier d’où il vient? Car si près des étoiles, il devient facile de se brûler les ailes…

La même cohérence de rôle en rôle s’applique également dans le cas de Mia Wasikowska, qui depuis plusieurs années semble s’épanouir à l’intérieur de cette figure de la petite fille aux allumettes, dont l’ingénuité adolescente se trouve brisée par un trauma inattendu et dont la perte d’innocence précoce la projette dans un monde inflexible où ses repères se trouvent bouleversés. On peut remonter cette série à Alice in Wonderland (Tim Burton, 2010) où elle revêt l’uniforme de la célèbre héroïne; en passant par Restless (Gus van Sant, 2011), où elle incarne une adolescente en phase terminale d’un cancer du cerveau; Stoker (Park Chan-wook, 2013), où la mort brutale de son père le jour de ses 18 ans expose une cellule familiale grugée par la folie homicide; et Only Lovers Left Alive (Jim Jarmusch, 2013), où le déclin de sa condition de vampire et la froide indifférence de sa famille la mènent sur le chemin de la déchéance.

Maps to the Stars poursuit cette lecture. Un des premiers plans du film présente d’ailleurs Wasikowska et Pattinson se tenant au pied de la colline rocailleuse où est perché le célèbre signe Hollywood, symbole ultime représentant le rêve mais dont la ringardise et la laideur frappent lorsqu’adéquatement recadré dans son environnement naturel immédiat. La perte de l’innocence, c’est aussi lorsque le rêve se trouve dépouillé de sa magie et se dévoile dans toute sa vulgarité; cette scène l’illustre on ne peut mieux. Le personnage incarné par Wasikowska, Agatha, est amoureuse de son jeune frère, Benjie, amour réciproque bien qu’incestueux. Surpris par leurs parents à un âge encore tendre alors qu’ils simulent leur mariage, le frère et la sœur se voient rappelés à l’ordre sur l’impossibilité catégorique de leurs prétentions maritales. Le vernis du rêve craque, la rigueur du monde réel frappe de plein fouet. Agatha est prise d’un accès de schizophrénie et tente de tuer son frère en incendiant la maison familiale. L’innocence est perdue, Agatha est enfermée en institution psychiatrique, puis libérée le jour de ses 18 ans, et ainsi Wasikowska retrouve sa figure de nomade sacrifiée sur l’autel de la froide réalité.

Le beau geste de Cronenberg sera de finalement libérer Wasikowska de ce cycle de la perte d’innocence, de ce parcours qui ressemblait de plus en plus à une fatalité, en concluant le film sur les retrouvailles finales entre Benjie et Agatha, leur offrant une reprise de la mise en scène de leur mariage; le tout au pied de la même colline rocailleuse du début, suggérant que même si le rêve original semble éteint, rien n’interdit de se le réapproprier et de le revivre à sa façon. Cadeau de Cronenberg à Wasikowska, l’ingénuité retrouvée, les pièces éclatées et éparses de son enfance ressoudées, la boucle de l’errance calamiteuse rompue. Ne reste plus pour Benjie et Agatha de s’étendre côte à côte à regarder le ciel et peut-être, qui sait, méditer sur cette phrase de la petite fille aux allumettes : « quand on voit filer une étoile, c'est une âme qui monte au paradis ».

Maps to the Stars prend l’affiche au Cinéma ExCentris en version originale anglaise avec sous-titres français le 31 octobre.

Affiche du film Maps to the stars: http://entertainmentone.com/

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