Manif d’art 5 : encore quelques jours de catastrophes

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La Manif d’art se poursuit jusqu’au 13 juin, nous sommes invités à une promenade en ville sous le thème très actuel de la Catastrophe. Plus que quelques jours pour visiter – ou revisiter – les différents lieux investis par la biennale de Québec. Cette mouture se ramifie de Place-Québec (exposition centrale) à l’Espace GM Développement (local désaffecté du 735, rue Saint-Joseph), en passant par tout ce qui existe de centres d’artistes à Québec et Lévis.

Exposition centrale

On entre à Place Québec comme on entre dans un quelconque centre d’achat. Un escalier roulant nous mène vers les boutiques; on côtoie les comptoirs de restauration rapide et, pêle-mêle, au travers du tra la la commercial, les insignes roses nous guident vers moult catastrophes annoncées. Le contraste entre les boutiques et les lieux d’exposition donne du relief au parcours; son caractère impromptu sied bien avec le thème de la Manif.

D’un côté du hall, des vitrines à lécher nous coupent un peu d’une installation. Derrière, on peut néanmoins apercevoir un bras mécanique animé, vêtu de fourrure et pourvu d’un pistolet comme doigt. De ce doigt gicle sur les murs une substance qui n’est pas sans rappeler l’hémoglobine. Créé par l’américain Daniel Joseph Rodriguez, ce dispositif sculptural est contrôlé par ordinateur. Son esthétique chimérique rappelle l’univers du cinéma de science-fiction hollywoodien. Jackson Pollock laissait sciemment intervenir le hasard dans ses œuvres, sans néanmoins accepter l’accident, refusant tout artifice que cela supposait. Alors, qu’en est-il de ce bras mécanique? N’est-il pas entièrement soumis aux lois d’un algorithme programmé à l’aide d’un logiciel, qui contrôle, dès lors, la destinée du jet sans laisser libre cours au phénomène du hasard? Cette esthétique toute mécanique, d’où en résulte un calque programmé du « dripping », aurait sans doute mérité une toile de fond plus symbolique. Ce sang synthétique, projeté sans aléatoire sur les murs, n’évoque rien de bien sensible. On cherche l’art.

De l’autre côté, une grande pièce où sont exposés, entre autres, des dessins de la jeune artiste de Québec Amélie Laurence Fortin. Sur papier de grand format, ses dessins esquissés au crayon graphite et conté, nous montrent des scènes croquées à l’actualité sportive ou culturelle, ce qui donne à la série un caractère romantique que tous pourront apprécier.

C’est sans doute le travail du duo Cooke et Sasseville de Québec qui interpelle le plus à Place Québec. Située au premier niveau, leur installation hétéroclite nous plonge dans l’univers de l’enfance avec tout ce qu’il comporte de nostalgie et d’horreur. Un psychanalyste patenté pourrait s’y amuser longuement tant les objets représentés appellent à toutes les interprétations. Une pléiade d’oiseaux en bois, sans tête, recouvre le plancher. Cette ambiance sordide et sombre est subitement rompue : sur un piédestal trônent trois sculptures d’enfants fringués de chandails aux icônes évocateurs. Un camion tonka, par exemple, rappelle sans équivoque l’univers du carré de sable. Cela dit, même si la scène semble post apocalyptique, les trois sculptures d’enfants nous touchent parce qu’elles nous confrontent à nos propres paradis perdus. Les oiseaux guillotinés, eux, nous connectent plutôt avec les contingences réelles du quotidien. Sommes-nous prêts à «Mourir enfin», comme son titre l’indique ?

Espace GM Développement

En se déplaçant vers le quartier Saint-Roch, on entre au 735 rue Saint-Joseph où nous attend une installation de l’Américain Michael Jones Mckean. Si plusieurs snobent les fiches signalétiques par désintérêt, voulant plutôt se laisser imprégner par les œuvres, alors ils passeront au côté du travail de l’artiste présenté à l’entrée. En effet, qui aurait deviné que la pierre sise au côté d’un bout de bois sur un tapis turc était en fait un météorite vieux de 5000 ans? Le banal bout de bois provient d’un désert en Arizona. Le tapis est issu du Qatar. Les photos imprimées sur papier laser ont été prises en Abitibi; cinquante acres de terrain que Mckean aurait supposément acquis pour son installation. On devine un simulacre ici. Sinon, un piano droit, assurément loué chez Denis Musique, trône tout près du tapis et de ses objets inusités. Notons qu’un sac contenant de la poussière se retrouve aussi sur le tapis turc. Qu’est que tout cela veut bien dire ? En fait, chaque objet parle de lui-même et les uns réunis aux autres évoquent milles possibilités. Ici, l’interprétation est inutile, mais ô combien amusante à pratiquer.

Une salle de cinéma, aménagée à même le local, nous présente une installation filmique titrée «Double Take», du Belge naturalisé Américain Johan Grimonprez. Inspiré d’un essai de l’écrivain Jorge Luis Borges, l’artiste propose une sorte de docu-fiction entremêlant des extraits d’entrevue avec Alfred Hitchcock, sur fond de topo remontant à la guerre froide. On nous martèle de bulletins de nouvelles d’époque et d’images d’archives, tout en détournant le sens du propos avec les apparitions d’un Hitchcock énigmatique. L’artiste nous plonge dans une généalogie de la peur doublement théâtralisée. D’une part, par le cinéma du réalisateur anglais qui instrumentalise la peur sans fin dans ses créations. D’autre part, en nous montrant la peur comme un outil de propagande utilisé dans les médias. Bref, la peur sert autant le cinéma que les médias. Une arme puissante à utiliser avec génie ou parcimonie.

Cette marchandisation de la peur a inspiré plus que de Grimonprez, la commissaire Sylvie Fortin en a fait son « statement » pour la 5e biennale de Québec : Catastrophe? Quelle catastrophe!

Pour plus d’informations sur les lieux d’exposition, les heures et les tarifs de la Manif d’art 5, visitez le site Internet www.manifdart.com

Jusqu’au 13 juin 2010

Michaël Lachance, collaborateur à Québec pour patwhite.com lachance.michael@videotron.ca

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