L’Image manquante : adopter le bon regard devant la mort

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L’Image manquante

Attention : le texte qui suit peut contenir des spoilers

Redonner aux victimes une collection de souvenirs perdus. Voilà la mission que s’est donné Rithy Panh avec le docu-fiction L’Image manquante, prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2013 et nominé à la cérémonie des Oscars 2014 dans la catégorie du Meilleur Film Étranger. Œuvre magnifique et essentielle, il est plus que dommage que celle-ci se soit fait damer le pion dans l’imaginaire collectif au registre des « documentaires-génocide » parus la même année par The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, film absolument immonde et abject, au sens où l’entendait Jacques Rivette1.

Car The Act of Killing n’est que la réédition d’une série d’assassinats commandé par la classe dirigeante indonésienne et exécutée par des hommes de main absous d’avance de tout crime. En recréant le spectacle de ces meurtres à travers les yeux des bourreaux, reconduisant une nouvelle fois le trauma vécu par toute une population, Oppenheimer ne fait que reprendre par l’image le discours des dominants, privant une fois de plus les milliers de victimes – on estime à plus de 500 000 le nombre de morts – d’un récit personnel, d’une image subjective qui leur permettrait de reprendre place dans le monde et d’exister autrement qu’à travers le regard de leurs tortionnaires. Pour Oppenheimer, un massacre semble être un événement trivial, sujet à l’exercice de style et à l’ostentation théâtrale. Cynisme repoussant et prétention odieuse. Car si Oppenheimer renvoie non seulement le portrait d’un Omar Congo en vedette serial-killer, le réalisateur se met également, par le spectaculaire de sa démarche artistique, au-devant de son sujet, ramenant toujours la réflexion à la forme du film lui-même plutôt qu’à sa matière. Ainsi, la mémoire des victimes est une nouvelle fois oblitérée, annihilée, et rien ne reste plus maintenant du génocide indonésien que l’image starisée d’un fou homicide et un documentaire truculent sur son « œuvre ».

C’est tout le contraire qui s’opère dans L’Image manquante, où l’entière synergie du film converge vers la réhabilitation de la mémoire des victimes. L’enjeu majeur est ici parfaitement compris par Panh; dans un Cambodge où chaque image et chaque souvenir du génocide a été manipulé et altéré par le régime des Khmers rouges, les morts n’existent désormais qu’à travers le regard de leurs oppresseurs, c’est-à-dire privés de leur humanité et de leur dignité. Il s’agit donc de recréer une image – l’image manquante du titre – qui permettrait aux victimes de renaître à travers un regard qui leur appartient, qui leur permet de retrouver ce qui fait d’elles des Humains.

C’est à cela que s’affaire Rithy Panh, en recréant à l’aide de figurines en terre cuite des scènes de la vie quotidienne avant et pendant l’instauration de la dictature du Kampuchéa démocratique. Fêtes de famille, musique, danse, le Cambodge peut être synonyme de souffrance et de mort, mais également de joie, de bonheur, de vie. Les deux s’entremêlent et forment une identité qu’il convient de faire se remémorer et de faire perdurer. Grâce à ces petites mises en scènes, le réalisateur parvient à extraire la souffrance de l’époque et à l’enfermer dans un non-lieu historique. Le mal est figé, glacé, relégué dans le passé, mais les figurines sont bel et bien vivantes, les victimes renaissent. Et avec elles leur histoire, leur témoignage, et un regard qui leur est propre par rapport à l’expérience vécue. « Il n’existe pas de vérité, il n’existe que le cinéma », nous dit le cinéaste. L’écriture de l’histoire n’appartient plus qu’aux seuls Khmers rouges; les Cambodgiens se font offrir par Rithy Panh une voix, une image, l’image qui leur manquait. Celle d’un peuple qui, bien que mis à genoux, préserve l’essence de son humanité et imprime celle-ci dans le monde.

Dès les premières minutes du film, Rithy Panh nous offre ces paroles : « Avec de la terre et de l’eau, avec les morts, les rizières, avec des mains vivantes, on fait un homme. Il suffit de pas grand-chose. Il suffit de vouloir. » Ces quelques mots reflètent exactement la bonne fortune du long-métrage, et montrent que le Cambodgien a réussi exactement là où Oppenheimer a complètement échoué; préserver la mémoire des victimes, c’est avant tout les faire revivre à travers un regard empli d’amour, de tendresse et de compassion. Bref, les faire exister non en tant que bête de somme, mais bien en tant qu’humain.

L’Image manquante est disponible jusqu’au 6 août 2014 sur le Cinéma en Ligne, collaboration entre le Cinéma ExCentris et l’Office National du Film du Canada.

1 Jacques Rivette précise sa pensée dans son texte « De l’abjection », paru dans le n° 120 (juin 1961) des Cahiers du Cinéma : « […] pour de multiples raisons, faciles à comprendre, le réalisme absolu, ou ce qui peut en tenir lieu au cinéma, est ici impossible ; toute tentative dans cette direction est nécessairement inachevée (« donc immorale »), tout essai de reconstitution ou de maquillage dérisoire et grotesque, toute approche traditionnelle du « spectacle » relève du voyeurisme et de la pornographie.[…] ce qui compte, c'est le ton, ou l'accent, la nuance, comme on voudra l'appeler - c'est-à-dire le point de vue d'un homme, l'auteur, mal nécessaire, et l'attitude que prend cet homme par rapport à ce qu'il filme, et donc par rapport au monde et à toutes choses […] Il est des choses qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le tremblement ; la mort en est une, sans doute ; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un imposteur ? Mieux vaudrait en tout cas se poser la question et inclure cette interrogation, de quelque façon, dans ce que l'on filme […]. » Autres exemples de films « abjects » selon la théorie de Rivette : La Vita è Bella (Roberto Begnini, 1997), Schindler’s List (Steven Spielberg, 1993), 12 Years a Slave (Steve McQueen, 2013).