«Les trois sœurs» de Tchekhov au TNM : Un théâtre d'introspection

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«Les trois sœurs» de Tchekhov au TNM : Un théâtre d'introspection

Du 3 au 31 mars, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) présente « Les trois soeurs », d'Anton Tchekhov, dans une réécriture et mise en scène de René-Richard Cyr. Ce chef-d'oeuvre de la dramaturgie russe, écrit au tout début du XXème siècle, traite des désirs non-assouvis, des rêves abandonnés, écrasés par une réalité qui lamine tout sur son passage.... Il dépeint tout en finesse une psychologie approfondie des personnages.

Trois sœurs instruites, cultivées, urbaines, Olga, Macha et Irina, vivent dans une petite ville égarée de l'immense steppe russe. Elles ne rêvent que d'une chose : retourner vivre à Moscou, où elles ont passé toute leur enfance. Elles se sentent à l'étroit dans leur petite vie banale et ennuyeuse. Depuis la mort de leur père, le général Prozorov, survenue un an plus tôt, leur vie sociale ne tourne qu'autour des officiers de la garnison militaire qui leur rendent visite. Elles ont un frère, Andreï, qu'elles idéalisent, mais qui se révélera dans toute sa médiocrité, finalement...

René-Richard Cyr a choisi un décor spartiate et une scène dont ne sortent jamais les comédiens, afin d'illustrer le sentiment d'enfermement que vivent les protagonistes. Ainsi, chaque comédien va vers le centre de la scène pour jouer sa partie, l'un après l'autre, mais se retire sur les côtés, lorsque cette dernière est terminée. On sent la très grande solitude des personnages, dont la vie semble ne croiser que celle des autres, sans jamais vraiment s'y attacher... Le théâtre de Tchekhov en est un de sentiments : sentiments non-dits, silences parlants, vérités tranchantes, comme autant de perles de philosophie, distribuées çà et là, tout au long du texte.

Olga (Noémie Godin-Vigneau), l'aînée, enseigne dans une école pour jeunes filles. Elle a renoncé à l'amour, au mariage, et s'est enterrée dans le travail. C'est elle qui prononce la première et la dernière réplique, encadrant ainsi toute la pièce. Elle est la figure maternelle des 3 sœurs. Elle se sacrifie pour les autres. Elle rêve aussi de retourner vivre à Moscou, mais c'est elle qui, la première, se rendra compte que ce rêve est impossible, et se résignera . Elle est fatiguée et vieillie avant l'âge. Macha (Evelyne Brochu), est la plus passionnée des trois. Elle aurait pu être une grande artiste et vivre une vie passionnante. Cependant, sitôt ses études terminées, elle a plutôt épousé Koulyguine (Frédéric Paquet), un professeur du collège local. Or celui-ci se révèle profondément ennuyeux et sans envergure... Dès que le colonel Verchinine (Éric Bruneau) arrive, elle en tombera instantanément amoureuse. Ils auront une histoire d'amour très intense. Irina (Rebecca Vachon), la benjamine, est celle qui rêve le plus intensément de retourner à Moscou. Elle ne pense qu'à ça. Elle est pleine d'espoir, de vitalité et a très hâte de travailler. Elle est cependant vite happée par le côté abrutissant des petits emplois qu'elle occupe. Des trois sœurs, c'est celle qui vivra le plus grand désenchantement : elle passera de l'enthousiasme à l'amertume, désespérée par la banalité du quotidien. Très désirée par les militaires, elle épousera finalement celui qu'elle considère « le moins pire », le baron Tousenbach (Benoît Mc Ginnis). Quant à Andreï, leur frère adulé, il épousera une fille vulgaire, Natacha (Émilie Bibeau), totalement dépourvue de culture et d'élévation d'esprit. Sa chute commencera alors : il se mettra à boire, s'adonnera au jeu et accumulera tellement de dettes qu'il lui faudra vendre la maison familiale....

Tchekhov est résolument un dramaturge des sentiments et de l'intériorité. Il a bien étudié la condition humaine dans toute sa complexité et ses nuances infinies. Sa fine observation des femmes, pour lesquelles il avait une attirance presqu'obsessive, a donné naissance à des personnages féminins d'une très riche complexité. C'est une chance inouïe, pour toute comédienne, que d'incarner l'un de ces personnages. Pour les spectateurs, il est important de côtoyer le plus souvent possible l'oeuvre de Tchekhov, afin d'en apprécier toute la saveur et la complexité. Étant une œuvre plutôt intérieure, les actions se font plus rares et l'ennui peut se manifester quelque peu chez les spectateurs néophytes. Cependant, le metteur en scène s'est assuré de garder ici un rythme soutenu et vivant.

Un classique à voir au TNM, du 3 au 28 mars. Supplémentaires les 29, 30, 31 mars.

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