Le champ de bataille de «Tom à la ferme»

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Après une trilogie guidée par des amours complexes, Xavier Dolan change (un peu) de registre, surtout de genre. «Tom à la ferme» est un thriller psychologique mettant en scène un jeune publicitaire de Montréal (Xavier Dolan) débarqué en rase campagne pour assister aux funérailles de l’homme qu’il aimait. Personne ne le connaît mais un seul attendait sa venue : le frère (Pierre-Yves Cardinal) du défunt, une brute sans nom qui lui impose un jeu de rôles malsain pour cacher l’homosexualité de son frère, protéger sa mère (Lise Roy) et l’honneur de sa famille. Le film est une adaptation de la pièce de théâtre éponyme du dramaturge Michel Marc Bouchard.

L’amour et la violence

De la même façon qu’il a exploré l’amour sous toutes ses coutures dans ses premiers films, Xavier Dolan dissèque la violence. Elle est physique, morale, et s’incarne dans l’asservissement progressif de Tom face à ce frère homophobe. Ce personnage, brillamment joué par Pierre-Yves Cardinal est de loin le plus brossé du film. Abruti, méchant, manipulateur et angoissant, sa simple présence dans les scènes alourdit l’atmosphère. Il enferme Tom dans une spirale infernale, oscillant entre la séduction, l’intimidation, le chantage, la violence. Sa perversité, son sadisme et son agressivité transforment progressivement Tom en parfait captif développant rapidement son masochisme, un syndrome de Stockholm. Face à ce monstre au regard pénétrant, Tom se fait dépendant et esclave. L’acteur Xavier Dolan gagne du charisme et tire son épingle du jeu en substituant le jeune homme révolté, frappé de crises d’hystérie irritantes des trois premiers films à ce garçon manipulé.

Dolan, As de la mise en scène

Xavier Dolan signe un film austère, angoissant et violent sur l’homophobie et le deuil. Un thriller noir pour lequel il a changé ses habitudes. Montréal et sa jeunesse branchée dissertant d’art et de littérature laissent place au Québec agricole, une famille brisée et toute la solitude que cela implique; la pop sucrée et les silences à une bande originale omniprésente signée Gabriel Yared pour une angoisse inscrite dans la tradition hitchcockienne; les appartements du Plateau à une maison glauque et vide. Si beaucoup d’éléments se retrouvent en rupture avec ses trois premiers long-métrages, la patte esthétique de Dolan ne fait aucun doute. Il y a dans ses films toujours une ou deux scènes qui s’inscrivent dans ma mémoire. Ici, cette incroyable séquence des deux hommes dansant le tango dans une grange vide, ou encore leur affrontement filmé comme une corrida dans les champs de blé bordant cette ferme. Les plans serrés sur les visages des protagonistes, cette musique omniprésente, ces couleurs tristes, les plans de dos, Xavier Dolan réuni une série d’éléments bien dosés pour provoquer un réel malaise et rendre le spectateur claustrophobe. Une fois de plus, il manie brillamment la suggestion, avec cette fin ouverte évidemment, et dans les scènes des violences assénées à Tom.

Beaucoup de nouveautés dans ce film donc, notamment l’introduction de l’humour là où on ne l’attend pas, mais on ne change pas un homme. Le rapport compliqué à la mère et le mal être trouvent toujours leur place. On retrouvera l’esthétique pop de Dolan à la fin du film, lorsque son personnage se retrouve seul accoudé au bar fixant un néon. Comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher.

«Tom à la ferme», un film de Xavier Dolan avec Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal, Lise Roy, Evelyne Brochu et Manuel Tadros.