«L'amie prodigieuse» et «Le nouveau nom» d'Elena Ferrante

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On ne sait pas toujours comment nous parvient un nom d'auteur, mais, lorsque ce dernier nous plonge avec bonheur dans des dizaines d'heures de lecture, on remercie toujours intérieurement la personne qui nous l'a fait connaître. Ainsi en va-t-il pour la romancière napolitaine Elena Ferrante (pseudonyme), pour qui j'ai eu un véritable coup de cœur, avec ses romans «Une amie prodigieuse» et la suite, «Un nouveau nom». Publiés respectivement en 2011 et 2012, ces deux romans relatent l'histoire d'une amitié féminine intense, vécue sur une vie entière.

Peu de romans s'attachent à décrypter dans le détail, dans la plus intime des perceptions intuitives de l'auteur, le comportement humain et ses milliers de facettes, tout autant fascinantes que complexes. C'est cet art rarissime que possède Elena Ferrante, brillante observatrice des motivations profondes que sous-tendent les comportements humains.

L'histoire se déroule à la fin des années cinquante, dans un quartier pauvre de Naples. Lila et Elena ont à peine 5 ans lorsqu'elles se rencontrent, mais leur première expérience commune sera si forte, si particulière et si déterminante, qu'elle les liera l'une à l'autre pour la vie. Lila est une petite fille très singulière, d'une intelligence remarquable et d'une originalité frappante, toutes caractéristiques qui subjuguent littéralement Elena. Cette dernière, complètement soufflée par la très forte personnalité de Lila, s'attachera à chacun de ses gestes, de ses mimiques et de ses réparties ingénieuses. Elle deviendra sa plus grande admiratrice, sa meilleure amie et sa fidèle complice. L'une et l'autre, bien que très différentes, tenteront, de leur mieux, de tirer leur épingle du jeu dans ce Naples d'après-guerre, qui ne fait pas de quartier. Leurs deux familles sont pauvres; la vie est très difficile, l'amour, rare, et la violence, omniprésente. C'est le terreau commun dans lequel elles grandissent. Les deux fillettes, plongées très jeunes au milieu des affres de la vie, tentent d'y faire face avec les armes qui sont les leurs. Soudées par une amitié indéfectible, elles font face à la violence quotidienne de leurs familles, de leur entourage, et plus tard, des garçons qui tentent maladroitement de les séduire. Bien vite, cependant, leurs chemins se séparent. Leurs deux familles n'ayant pas exactement les mêmes moyens pécuniaires - ni le même niveau intellectuel - l'une étudiera, l'autre non. Pour s'en sortir, Elena s'accrochera aux études, de toute la force de sa volonté, tandis que Lila n'aura pas cette chance : elle devra bien vite aller travailler. Et ces choix de vie différents, si arbitraires pour elles, et totalement dépendants des conditions de leurs familles respectives, détermineront toute leur vie future.

Lila, sans le savoir, a choisi la voie la plus difficile : celle de la vie dure et aride, qui ne vous épargne rien. « Tout ce qui brille n'est pas or », apprendra-t-elle à ses dépens. Sans diplôme, sans expérience de la vie, et devant se battre bec et ongles - même contre sa propre famille - elle fonce, désarmée et tête baissée, face à la dure réalité. Et celle-ci ne lui fera vraiment aucun cadeau. Travail pénible et sous-rémunéré, violence masculine, mariée très jeune pour échapper à un mariage forcé avec une brute, trahisons, jeux de coulisse, associations malsaines, pauvreté, telles sont les nombreuses difficultés qui jalonneront sa vie. Mais Lila, dotée d'une intelligence féroce et d'une vitalité exceptionnelle, se débat, se retourne, se détourne, frappe, s'associe, puis se dissocie au gré des revers qu'elle encaisse courageusement. Bref, elle tente sans relâche de faire face à sa vie et de l'améliorer, si possible. Mais c'est à un long chemin de Damas qu'elle est conviée... une route cahoteuse presqu'exclusivement jalonnée de pierres coupantes. C'est ce qu'on appelle un fâcheux destin : la Vie, dans ce qu'elle a de plus cruel et de plus pernicieux.

Elena, de son côté, a choisi une voie plus sécure et plus gratifiante : celle des études. Cette voie, bien que non-exempte de difficultés, présente quand même beaucoup plus de récompenses que celle de Lila. Elena récolte plusieurs succès, au fil de ses études, et c'est ce qui lui permet de les poursuivre, jusqu'à l'obtention d'un grade universitaire. Elle reçoit beaucoup d'encouragements de la part de ses professeurs, et cela lui est extrêmement précieux. Bien que sa situation monétaire soit plus difficile que celle de Lila pendant plusieurs années, en bout de course, elle en ressort gagnante. Le premier véritable emploi qu'elle obtient, enseignante, est honorable et lui permet de très bien gagner sa vie. Pendant ce temps, Lila se débat dans une vie de misère : violence conjugale, première grossesse non-désirée, amours clandestines, séparation, maternité et vie de galère... Les deux amies se revoient au fil de leurs vies respectives, devenues de plus en plus différentes avec le temps. Après quelques années, l'écart est devenu si grand entre elles qu'elles se perdent de vue... Mais une si grande amitié ne se termine pas ainsi... Lorsque l'occasion se représente, après plusieurs années, elles se revoient et constatent le chemin- très différent- parcouru par chacune : l'une va très bien, et l'autre, très mal.

Dans «Une amie prodigieuse», l'auteure nous convie à suivre les tribulations passionnantes de la vie quotidienne de ces deux jeunes filles, de l'enfance à l'adolescence. Elle poursuit son récit dans « Un nouveau nom », roman qui nous trace le portrait et le vécu de Lila et d'Elena à l'âge adulte. La narratrice, Elena, s'est décidée à écrire ces deux récits à un âge déjà avancé de sa vie : la soixantaine bien entamée. C'est suite à l'appel téléphonique du fils de Lila, signalant la disparition de sa mère, qu'elle se décide enfin à écrire ce récit fascinant.

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