L’Agence France-Presse : à la croisée des chemins

L’Agence France-Presse : à la croisée des chemins

Par Patrick White @ copyright 1998

L'Agence France-Presse a été fondée en 1835 par Charles-Louis Havas sous le nom de "Havas". Il s'agit de la plus vieille agence de presse au monde. Au début, Havas exerçait deux types d'activités : traductions des journaux étrangers pour les milieux diplomatiques, politiques et journalistiques parisiens, et entretien d'une correspondance relatant les principaux événements en France.

L'agence Havas devint l'Office français d'information (OFI) en 1940, puis l'Agence France-Presse (AFP) en août 1944. "L'AFP a pris son nom actuel en 1944, après la libération de Paris lorsque des journalistes membres de la Résistance aux Nazis ont abandonné leur fusil pour une machine à écrire ."

De 1835 à 1944, la ligne de conduite d'Havas a été longuement tracée par le gouvernement français. Elle se voulait plus ou moins partisane, selon les événements. Depuis 1945, elle a été parfois considérée comme "non fiable pour un bon nombre de journalistes ."

De 1944 à 1957, l'AFP fut un organisme public. En 1957, l'Assemblée nationale vota "Les statuts de l'AFP" qui confirmaient son indépendance par rapport à l'État.

De 1957 à aujourd'hui, l'Agence France-Presse a continué d'élargir ses marchés et de se moderniser.

AFP possède 95 bureaux permanents dans le monde, dont 25 en France. Elle étend continuellement sa présence dans le monde. L'agence française dirige également environ 80 sous-bureaux. L’AFP explique qu'un sous-bureau comporte un seul reporter et relève d'un bureau chef plus important. Elle emploie près de 1 150 journalistes permanents, pour un total de 2 000 salariés. L'AFP utilise aussi les services de plus de 2000 journalistes pigistes.

L'AFP emploie des journalistes dans plus de 165 pays et compte 1 050 abonnés-médias (650 journaux et périodiques et 400 stations de radio et de télévision) répartis dans 147 pays. Son réseau d'information atteint près de deux milliards de personnes. Grâce aux cent agences de presse nationales qui reçoivent et diffusent ses services, elle touche en réalité 12 000 utilisateurs indirectement : près de 7 600 journaux et périodiques, 2 500 radios, 400 chaînes de télévision et 1 500 abonnés privés et publics. Son chiffre d'affaires est de 1,2 milliard de francs français. (240 millions de dollars US).

En termes de couverture géographique et de nombre de correspondants, l’AFP soutient être en 1998 la plus grande agence de presse au monde, mais son chiffre d’affaires la place au troisième rang des agences mondiales, loin derrière AP et Reuters.

L'agence est ouverte sans interruption et diffuse deux millions de mots par jour en six langues (l'équivalent d'un livre de 5 000 pages) en plus de 250 photos, 20 graphiques et de 15 chroniques radio. L'agence est centralisée à Paris avec des directions régionales stratégiques à Washington, Hong Kong et Nicosie.

Bien que l'AFP réalise la moitié de son chiffre d'affaires en France, l'agence diffuse en six langues : français, anglais, espagnol, allemand, portugais et arabe.

L'AFP connut une crise entre le début des années 1980 et le début des années 1990. Les causes de cette crise sont diverses. Pour Catherine Conso, qui a réalisé une étude économique d'importance sur les agences de presse dans le monde, l'Agence France-Presse a longtemps connu des déficits qui l'ont constamment obligée d'entreprendre des réformes. Les difficultés financières ont commencé à se faire sentir dès le début des années 70, lorsque l'AFP, à l'instar de ses concurrents Associated Press et Reuters, a dû s'informatiser, créer de nouveaux produits et réaliser des investissements technologiques considérables.

Le déséquilibre financier de l'entreprise a constitué un véritable enjeu entre 1980 et 1993. Déficit après déficit, l'AFP s'est engouffrée au point où son démantèlement a même été envisagé. Sa viabilité économique a été continuellement remise en cause, mais, depuis quatre ans, un impressionnant redressement s'est opéré. En effet, depuis 1994, l'AFP fait ses frais et s'autofinance. En 1996, l'agence a dégagé une marge d'exploitation de 100 millions FF, pour atteindre en 1997 l'équilibre financier. Entre 1990 et 1996, l'agence a connu une croissance de 40 %.

Le déséquilibre financier, qui s'est traduit par des déficits annuels, s'explique par diverses raisons.

Tout d'abord, les difficultés financières d'AFP ont été dues aux coûts élevés de la modernisation de l'agence, devenus inévitables pour assurer sa survie.

L'introduction de l'informatique en 1975 et de la télématique en 1980, le lancement du service photo en 1985 ainsi que l'établissement de nouveaux services de nouvelles en temps réel ont eu un effet considérable sur le chiffre d'affaires de l'agence. De 210 millions FF qu'il était en 1976, le budget de l'AFP a grimpé à 750 millions FF en 1985.

La hausse des frais de la collecte des nouvelles internationales est également un facteur qui explique la crise financière qu'a connue l'agence. En effet, l'augmentation des coûts de production des nouvelles durant les années 80 est aux deux tiersdue à l'augmentation des salaires des journalistes de l'AFP. Peu avant sa démission à titre de P.-D.G. en décembre 1986, Henri Pigeat indiquait que les charges salariales menaçaient même la survie de l'agence.

Depuis 1986, un nouveau phénomène s'est développé : le retrait graduel de l'État français envers l'Agence France-Presse. Devant faire face lui aussi à de graves problèmes budgétaires et voulant donner davantage d'autonomie à l'AFP, le gouvernement français a limité son implication financière dans l'entreprise. Le gouvernement français avait l'habitude de financer l'AFP à 60 % jusqu'en 1985. Or, le plan quinquennal 1984-1989 avait comme objectif de ramener la part de l'État à 50 %. L'objectif a été atteint, et 49,3 % des revenus mondiaux d'AFP en 1996 provenaient du budget voté par l'Assemblée nationale. Certains analystes estiment qu'avec une part inférieure à 50 %, l'agence ne pourra rayonner mondialement, à moins qu'elle ne trouve de nouveaux marchés.

Ce sont les déficits records de l’Agence France-Presse au milieu des années 80 “qui ont accéléré la nécessité d’une nouvelle réflexion sur sa place et son avenir ." Malgré des actifs totaux de 517,9 millions de francs en date du 31 décembre 1988, l’AFP avait une dette de 264 millions de francs, laquelle correspond à plus de la moitié de son bilan financier .

Les réalités économiques n'ont cessé d'influencer le devenir de l’AFP depuis 1980. À l'époque où l'AFP a commencé à améliorer sa position concurrentielle et à appliquer sa politique de diversification technologique, le marché des médias avait déjà atteint un point de saturation dans les pays occidentaux.

Une lente adaptation à l'éclatement des marchés et aux nouvelles technologies est également un facteur responsable de la crise à l'AFP. Cette dernière ne s'est diversifiée que tardivement. Alors que ses deux principaux concurrents Reuters, AP se sont lancés sur la voie de l'informatique, respectivement en 1964 et 1972; l’AFP, quant à elle, n'a suivi la tendance qu'en 1975. Ce retard a fortement nui à son rendement. Autre exemple, celui des informations financières et boursières qui sont diffusées en temps réel. Reuters a innové avec ces services dès la fin des années 60. AP a signé une alliance stratégique avec Dow-Jones en 1967, alors que l'AFP n'a lancé son service économique mondial (AFX News) en anglais qu'en 1991. AFP a été également l'avant-dernière agence de presse mondiale à lancer son service photo en 1984. Le secteur de la télématique est un des rares secteurs où l'Agence France-Presse a innové. Elle se déploie massivement dans ce domaine.

L’adoption d’un plan quinquennal de modernisation en1984 a amené à une augmentation de 40 % du chiffre d’affaires en cinq ans. C’était un plan à court terme qui répondait surtout à un problème ponctuel et non pas aux problèmes structurels fondamentaux de l’agence : c'est-à-dire son retard technologique et sa faible position concurrentielle.

Ce plan, discuté à partir de 1979, n’est entré en vigueur qu’en 1984 à la suite d’interminables négociations avec le gouvernement, mais il a permis de sauver les meubles et de maintenir l’AFP au sein du club sélect des agences de presse mondiales. Cependant, il illustre à quel point l’Agence France-Presse a éprouvé de sévères difficultés à modifier sa technologie et à diversifier ses services aux clients. “Chercher. Même quand elle a les capitaux nécessaires, l’AFP ne le fait pas ou le fait mal. La liste des occasions perdues serait sans doute longue. Non seulement l’agence ne pousse pas ses investigations dans le secteur de l’information économique et financière, mais elle ignore aussi d’autres domaines ."

L’agence a saisi, avec du recul et quelques précieuses années de retard, l’importance de diversifier son profil client; la nécessité de concevoir de nouveaux produits répondant à une clientèle hors médias de plus en plus nombreuse (banques, entreprises, milieux boursiers et financiers, communautés scientifiques, etc.). Selon certains analystes, elle a commis une grave erreur en n'agissant pas plus tôt dans ce domaine : “En ne prenant pas la décision stratégique de développer un service d’informations économiques et financières, la direction de l’AFP a raté la diversification hors médias, se privant d’une clientèle importante et solvable. Une erreur qui lui coûte particulièrement cher ."

La situation interne de l'AFP

L’AFP est la seule agence de presse internationale à avoir connu des conflits de travail majeurs depuis 1970. Cette crise interne, qui s’est particulièrement manifestée entre 1971 et 1974, 1982 et 1986, témoigne de la difficulté à diriger l’agence.

Dans leur ouvrage AFP : une histoire de l’Agence France-Presse (1944-1990), Jean Huteau et Bernard Ullmann font état des conflits larvés qui ont frappé de plein fouet l’agence et terni son image à l’étranger.

En 1979, Henri Pigeat est élu à la tête de l’AFP. Ancien haut-fonctionnaire considéré comme un partisan de Valéry Giscard d’Estaing, il ne sera pas très populaire auprès des employés et des syndicats. Sous la direction d’Henri Pigeat, l’AFP adopte un plan douloureux de restructuration pour corriger les effets des déficits records de 1985 et 1986 et diversifier les produits et la clientèle de l’agence. En mai 1986, Pigeat annonça que le déficit de l’agence serait de 63,6 millions francs au lieu des 40 millions prévus. Selon le ministère des Finances, “l’AFP est au bord du collapsus et nous en sommes au stade où des mesures d’urgence s’imposent ".

Saisi de stupeur quant à l'éventuelle fermeture de l’agence, le conseil d’administration vote en juillet 1986, un plan qui prévoit la mise à pied de 300 employés au siège social de Paris (15 % du personnel) et la création de 50 nouveaux postes à l’étranger. Les dirigeants décident de décentraliser la structure de l’agence. Mais “les syndicats réaffirment leur hostilité à ce plan, d’où les grèves à répétition et les affrontements incessants entre direction et représentants du personnel ". Les grèves se multiplieront donc en 1986. Pas un seul mot sur les milliers de téléscripteurs des abonnés de l’agence partout dans le monde. La démission de Pigeat en décembre 1986 entraîne la fin des hostilités syndicales.

Cet événement a renforcé le sentiment qu'il existait une crise grave à l’AFP. Plusieurs abonnés s’inquiétèrent sérieusement de la grève de huit jours, la considérant comme inacceptable au plan professionnel : “Jamais agence d’information mondiale n’a aussi longtemps privé ses clients de ses services. La perte de prestige est considérable, les bureaux de l’étranger l’ont signalé. La violence du conflit, sa politisation vont laisser des cicatrices profondes ."

Jamais de tels incidents n'ont eu lieu chez Reuters et Associated Press. Bien que depuis 1986, les conflits de travail aient été plus discrets à l’AFP, deux grèves des employés en 1994 et 1995 ont terni l’image de l’agence dans le monde et sapé le moral des troupes. Ces évenements à l'intérieur de l'agence ont nuit à son développement.

Un sondage interne mené auprès de 308 salariés de l'AFP en février 1996, montre que "90,54 % des sondés sont fiers d'appartenir à l'AFP, 79 % pensent que l'entreprise n'a pas de stratégie cohérente, et 87 % s'estiment insatisfaits de la communication interne à l'AFP ".

Un statut désuet et une situation irréelle

L'AFP est la seule des trois grandes agences de presse mondiales qui dépend financièrement d'un gouvernement.

La structure et les statuts de l’AFP en font une entreprise de presse à part. On peut certes affirmer que cette structure qui a été définie par l'Assemblée Nationale en 1957 a eu une incidence sur la crise vécue par l’agence. Par sa structure et son statut, l’AFP dépend de l’État, soit du Conseil des ministres, du Parlement et du président.

La structure de l’AFP est assez complexe. Selon les statuts de l’Agence France-Presse, elle est “un organisme d’information à rayonnement mondial " qui doit “donner aux usagers français et étrangers, de façon régulière et sans interruption, une information exacte, impartiale et digne de confiance ". La loi stipule que “l’Agence France-Presse ne peut en aucune circonstance tenir compte d’influences ou de considérations de nature à compromettre l’exactitude ou l’objectivité de l’information : elle ne doit en aucune circonstance passer sous le contrôle de droit ou de fait d’un groupement idéologique, politique et économique ."

Ce qui fait de l’AFP un "monstre juridique", c’est que l’agence est dirigée par un conseil d’administration de 15 membres dont les intérêts sont variés : les journaux français majoritaires (huit sièges), les chaînes publiques de radio et de télé (dont l’État possède deux sièges), les services publics (dont l’État, trois sièges) et les employés de l’agence (deux sièges). C’est le conseil qui élit le P.-D.G. de l’agence mais, en fait, le choix doit être ratifié par le gouvernement. L’indépendance de l’agence par rapport à l’État est assurée par l'existence d'un conseil supérieur.

Cette structure met en relief la véritable nature tridimensionnelle de l'agence. Le budget de l’AFP en témoigne.

TABLEAU: BUDGET TOTAL DE L'AFP
Budget mondial de l’AFP

Abonnements de l'État 49,3 %
Médias français 21,7 %
Médias étrangers 22,9 %
Hors médias 7 %

Budget en France

Services publics 42 %
Médias français 39 %
Hors médias 11 %

Source: L'Express, 15 janvier 1993, Le Monde, 23 octobre 1997

L’AFP éprouve donc la tâche périlleuse d'entretenir des rapports triangulaires avec l’État français, les médias français et les médias étrangers.

Les faits sont têtus. La collecte, le traitement et la distribution de l’information ne peuvent se faire au rabais : les usagers français (presse, État et pouvoirs publics) ne fournissent pas les recettes dont l’agence a besoin pour pouvoir continuer à fonctionner dans le monde et le marché étranger est forcément déficitaire en raison de la concurrence intense que nous y livrent les autres agences qui n’ont pas besoin de cela pour vivre .

Il semble donc impossible de parler de l’AFP sans tenir compte de son statut juridique, de son contexte historique et du marché français. Près de 50% du financement de l'AFP vient des abonnements de l'État au service de nouvelles de l'agence, destinés aux préfectures, ministères, ambassades et administrations : “Les difficultés et les ambiguïtés de l’AFP, agence nationale à vocation mondiale, s’expliquent par deux faits : la situation de la presse française et les rapports, parfois conflictuels, qu’elle entretient avec l’AFP, d’une part; et d’autre part, les aides de l’État ."

En effet, l’AFP doit faire face tous les jours aux exigences, demandes, critiques et remarques de ses clients français, tout en répondant aux attentes des milliers de médias du monde recevant directement ou indirectement ses services. Ces derniers n’hésiteraient pas à se désabonner s'ils notaient une baisse de qualité des services. De plus, l’AFP a des comptes à rendre au Gouvernement. Puisqu’elle est majoritairement financée par celui-ci, l’AFP dépend du politique, dans une certaine mesure. La dépendance est subtile, mais cet aspect “français

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