La presse colombienne muselée par l’autocensure

Il s’agit en apparence d’une bonne nouvelle: un seul journaliste a été assassiné en Colombie ces deux dernières années. Le président Alvaro Uribe, candidat à sa réélection dimanche prochain, attribue ce résultat au succès de sa politique sécuritaire, mais nombre de journalistes estiment que si l’on s’en prend moins à eux, c’est qu’ils évitent de plus en plus d’aborder les sujets qui fâchent.
Vingt-huit reporters ont été tués en Colombie ces dix dernières années, ce qui place ce pays en deuxième position après l’Irak, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) dont le siège est à New York. La plupart de ces assassinats n’ont pas été élucidés.
Dans son dernier rapport, Reporters sans frontières (RSF) dresse un constat accablant. «Menaces à répétition, pressions de la part des différents acteurs de la guérilla: la Colombie reste l’un des pays du continent américain où l’exercice du journalisme est le plus risqué. Parmi les sujets tabous: la corruption, la guérilla, le trafic de drogue. L’année 2005 a surtout été marquée par la multiplication de départs en exil de journalistes, sous la menace», écrit RSF.
C’est le cas de Jenny Manrique, jeune journaliste au «Vanguardia Liberal» de Bucaramanga, une ville du Nord-Est du pays. Cette femme de 25 ans a eu l’audace de révéler que des groupes paramilitaires avaient volé les aides de l’Etat destinées aux sans-abri après des inondations. Elle a d’abord reçu des menaces anonymes sur son téléphone portable puis sur le téléphone de ses parents à Bogota, la capitale. Elle a préféré quitter le pays et s’est réfugiée à Lima avec l’aide du CPJ et de la Fondation (colombienne) pour la liberté de la presse.
Elle ne désespère de rentrer dans son pays mais pas nécessairement pour y poursuivre sa carrière: «Je ne vais pas me faire tuer pour un article mais je ne veux pas non plus déchoir au point d’écrire des papiers allégés qui n’ont aucun impact."
La guérilla, les trafiquants et les milices ne sont pas les seuls à intimider la presse, constatent les journalistes qui mettent aussi en cause le chef de l’Etat lui-même.
Ainsi, la semaine dernière, la police a interpellé quatre reporters accusés d’inciter la population indigène à se révolter contre le traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Deux d’entre eux se sont plaints d’avoir été passés à tabac et d’avoir vu leur matériel confisqué.
En juin 2005, le président Alvaro Uribe avait accusé dans un entretien à la radio un journaliste connu, Hollman Morris, d’avoir collaboré avec la guérilla à l’occasion du tournage d’un documentaire pour la BBC. M. Uribe s’était ensuite excusé mais la victime note que cette attaque verbale le marque désormais du sceau de l’infamie. Ainsi, une organisation clandestine, qui semble liée aux paramilitaires, a repris l’accusation à son compte dans une vidéo cette année. Quant à l’émission de Hollman Morris intitulée "Contravia», qui a pourtant été récompensée, elle a été déprogrammée en avril par la première chaîne de télévision Canal Uno.
Le journaliste et sa famille ont reçu une protection des autorités mais c’est une maigre consolation: «A quoi ça sert, si un jour ils m’offrent leur protection et le lendemain ils me crachent au visage?», dit Hollman Morris. «Toute la sécurité privée du monde ne remplace pas un véritable engagement politique en faveur de la liberté d’expression journalistique.»
Source: AP

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