Gone Girl : Sous la plage, les pavés

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Attention : le texte qui suit peut contenir des spoilers

Il est intéressant que le titre français du nouvel opus de David Fincher, Gone Girl, soit Les Apparences, car c’est bien de cela dont il est question ici, d’apparences. Des apparences, suivant la trame narrative du film, du mariage, de l’image publique, de la vie professionnelle et rangée bien sûr, mais surtout – et avant tout, même, dirons-nous – du cinéma de Fincher lui-même, qui passe encore une fois sous sa loupe maniaque, aux rayons X de son esprit psychorigide. Car si Gone Girl est un thriller extrêmement réussi aux multiples rebondissements saisissants, c’est peut-être également le long-métrage qui fait le mieux miroir au parcours de son réalisateur et aux obsessions qui teintent chacun de ses films.

Gone Girl, c’est l’histoire d’un couple parfait. Beau gosse d’un côté, belle fille de l’autre. Riches. Populaires. Amoureux. Sans histoire, sinon les meilleures. Pourtant, un matin, elle disparaît. L’image se fissure, l’histoire déraille. De l’extra-lisse, on passe au rugueux. Ce qui paraissait tendre était en réalité aride, froid, détaché.

N’est-ce pas là le cinéma de Fincher lui-même? Un cinéma de la fissure, de l’illusion, de la déconstruction des…apparences. De Se7en, où l’Amérique, sous son vernis puritain, fait face à un impitoyable retour du refoulé; à The Social Network, où les liens sociaux se désagrègent sous le poids du rêve américain; en passant par Zodiac et Fight Club, où il met au ban la fascination pour le macabre de tout un chacun découlant d’un aplanissement des rapports sociaux; chez Fincher, c’est en grattant sous la surface qu’on parvient au réel.

D’où cette photographie lisse, léchée, cette réalisation méticuleuse, méthodique, les deux presque trop « parfaites » qui caractérisent tous ses films, en particulier le tout dernier, Gone Girl. Cette forme hyper-achevée qui nous entraîne dans un monde de charme et d’élégance, avant de s’effacer par à-coups pour laisser place à ce qui grouille en-dessous, à la misère d’une société où la tyrannie de l’image dicte les moindres faits et gestes de chacun. Cette même tyrannie de l’image que Fincher met en place dans chacun de ses films, mais toujours en insistant sur leur forme évanescente, brouillant l’extrémité du cadre, comme si ce qui apparaissait à l’écran n’était qu’éphémère, nous invitant à nous questionner sur ce qu’on retrouve lorsque ces images disparaissent, à ce qu’il y a au-delà. Chez Fincher, la forme absolument parfaite ne sert qu’à masquer provisoirement le plat de résistance qu’il nous concocte, n’existe que pour mieux s’effacer devant la déconfiture des rapports sociaux qu’elle dissimule à priori. L’image polie et lustrée qui vole en éclats devant l’âpreté du réel.

Et c’est là toute la réussite de Gone Girl. Car ces images évanescentes, cette fissure programmée suit pas à pas celle du couple incarné par Ben Affleck et Rosamund Pike, dont le vernis marital s’effritera peu à peu pour laisser place aux problèmes conjugaux, à une froide indifférence puis à la folie homicide, pour finalement ne retrouver un factice équilibre que dans le retour à la tyrannie de l’image, emprisonnant le couple dans un rôle où ils sont en réalité spectateurs de leur propre histoire. L’impression grandissante d’emprise sur soi-même n’est que ce qu’elle est, une impression. Plus l’image est contrôlée, astiquée, plus la liberté s’échappe. C’est tout là le cinéma de Fincher, en quelque sorte; un renversement de l’adage populaire nous rappelant qu’en réalité, c’est sous la plage que se trouvent les pavés.

Gone Girl est présentement à l’affiche.