FTA - « Alep. Portrait d’une absence » : quand il ne reste que les souvenirs

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Les paroles s’envolent, les écrits restent. Quant aux souvenirs, ils se créent et se défont au fil du temps, laissant place à de vagues images qui, chaque jour, perdent de leur précision pour ne plus devenir qu’un rêve – une sensation.

Et si, en voyant cette mémoire s’étioler avec le temps, on écrivait nos moments marquants, nos lieux favoris, nos anecdotes et autres éléments essentiels pour éviter qu’ils ne tombent dans l’oubli. Et si l’on n’avait pas le choix, ces moments marquants étant détruits par les bombes et les tueries, ne laissant plus aucune trace physique ?

C’est l’entreprise de Mohammad Al Attar, d’Omar Abusaada et de Bissane Al Charif, artistes syriens exilés en Europe qui ont réalisé l’œuvre Alep. Portrait d’une absence présentée dans l’imposant Édifice Wilder.

À travers 10 récits inspirés de 10 lieux d’Alep, ville syrienne devenue zone de guerre, 10 personnes se sont confiées aux auteurs de cette pièce pour que leurs souvenirs résonnent à travers le monde.

La pièce représente la réalité syrienne, mais aussi tout contexte similaire : celui des zones de guerre et de tout autre lieu où les gens n’ont plus accès à leurs maisons. Alep. parle de toutes les diasporas dans le monde, avec l’espoir de témoigner du sens de la mémoire, du pouvoir de la narration et de la relation avec notre terre, pas seulement attaquée par la guerre, mais aussi parfois par l’embourgeoisement.

— Mohammad Al Attar

Après avoir sélectionné un lieu d’Alep proposé à son arrivée, le spectateur s’assoie à une table sur laquelle est dessiné le quartier attitré. Puis un comédien vient rapporter oralement un message, celui associé à l’un des témoignages collectés par Mohammad Al Attar. Seul, face à face à cette histoire émouvante, riche de détails, de couleurs, de saveurs, de joies et de peines, on entre dans la vie d’un inconnu qui se confie, sans retenue.

Les récits racontent certains lieux spécifiques qui permettent de comprendre la vie syrienne et sa transformation dans les ou trois ou quatre dernières décennies, à la suite de la révolution et de la guerre. On saisit notamment la complexité ethnique de la ville et les différentes classes sociales qui la composent. Certaines personnes veulent retourner dans les lieux importants pour eux, mais la majorité a peur de les retrouver à jamais changés, devenus étrangers. La plupart préfèrent conserver le souvenir d’avant et ne pas voir son nouveau visage.

— Mohammad Al Attar

Une fois le partage réalisé, chaque spectateur a la possibilité de laisser un témoignage vocal destiné à l’auteur des mots partagés. Personnellement, c’est ce moment qui m’a le plus marqué. Alep est l’une des plus vieilles villes au monde à avoir été constamment habitée. Et pourtant, ça ne l’a pas épargné des pertes, des destructions et des souffrances. Quelle conclusion devrait-on en tirer pour le monde d’aujourd’hui – et pour notre société de manière générale ? Alep est également synonyme d’histoires intimes, de moments précieux vécus que l’on doit conserver. Le rêve de l’auteur de l’histoire qui m’a été partagée est justement de pouvoir revenir en Syrie pour recréer le café de sa jeunesse détruit par les bombes. Un rêve qui donne espoir à un futur meilleur, peu importe d’où l’on vient et qui l’on est.  

Un coup de cœur pour cette pièce qui a déjà parcouru plusieurs villes dans le monde et qui s’arrête au FTA le temps de quelques jours. Et une mention spéciale à Éloi ArchamBaudoin, Larissa Corriveau, Lyndz Dantiste, Nicolas Desfossés, Mohsen EL Gharbi, Ariel Ifergan, Simon Landry-Désy, Frédéric Lavallée, Bruno Marcil, Alice Pascual et Mattis Savard-Verhoeven qui ont la lourde tache de partager ces témoignages avec émotion et distance à la fois.  

Alep. Portrait d’une absence est présenté jusqu’au 12 juin à l’Édifice Wilder – Espace Danse. Pour plus de renseignements : https://fta.ca/spectacle/alep-portrait-dune-absence-2021/

Crédit photo : Pierre-Yves Massot