Etude du roman "Un roi sans divertissement" de Jean Giono

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Un roi sans divertissement met en jeu de multiples éléments hétéroclites. Comme nous l'avons vu en classe c'est un mélange de roman policier, d'épopée et de récit psychologique. Nous étudierons et tenterons d'établir la signification de la scène où Langlois se rend chez une brodeuse.

I.1- Qui est la brodeuse?

Il me semble que c'est Mme V. En effet, Saucisse mentionne dans la scène qu'" un petit garçon qui écrasait son visage contre la vitre avait les yeux bleus de la femme"( p.183) de la même manière qu'avant d'aller tuer M.V., Langlois avait vu " un petit garçon sortir de la maison, parti en courant vers la place de l'église" ( p. 75). C'est un détail qui nous indique donc que le garçon est le fils de Mme V. D'autre part, il est aisé de constater que M.V. possède une certaine richesse, on le voit bien quand Langlois " entre dans une autre rue, très belle et très propre; large; les maisons sont cossues": c'est la rue de M.V. Ce même élément est décrit dans la scène de la brodeuse, la femme a certes déménagé mais ce n'est pas avec son habileté manuelle qu'elle a pu acquérir tous ces beaux meubles tels " la somptueuse table de jeu marquetée, le fauteuil de tapisserie , la chaise fignolée comme un instrument de musique" ( p. 179): " on avait dû entasser là ce qui ailleurs était sans aucun doute l'ameublement de toute une maison". Je crois donc que l'aspect luxueux du décor ajoute une tonalité au cadre de l'action et tend à montrer que notre fameuse brodeuse n'est nulle autre que la femme de M.V, une femme inquiète (sur le qui-vive) qui avait eu l'idée de protéger les fenêtres par des grilles de fer. " Une idée de femme seule ; une idée de femme qui a charge d'âme: un petit garçon, ou soi même." ( p. 171).

I.2 Que vient y faire Langlois?

Ce qui frappe dans cette scène, c'est le caractère curieux et insolite de la démarche de Langlois, le fait qu'il ne veut pas divulguer la raison de la visite chez la brodeuse de Saint-Baudille. Pour lui c'est une question d'humanité. Selon moi, Langlois tente de s'inspirer de l'atmosphère de la maison, il veut s'imprégner du tableau de l'homme et s'identifie donc graduellement à M.V.. "La tempe de Langlois était lisse et sans un pli: c'est qu'il était en état de contemplation. Je pensais à diverses choses, notamment au portrait d'homme que Langlois avait contemplé jusqu'à se gonfler les yeux et à s'imprimer les rayures du reps dans les joues" ( p. 180 et 185). Langlois semble avoir compris que M.V. était un homme comme les autres, il considère donc que "la nature humaine réclame une certaine dose de cruauté" ( peut-être sommes-nous tous des assassins!). Cette scène serait donc la contamination du justicier par le coupable: Langlois, le protecteur et le chef, prend conscience que la cruauté est le résultat de l'ennui, que maintenant c'est lui qui devra être protégé. Ainsi, si on est frappé par la beauté hypnotisante du sang sur la neige, que dire de cette contemplation de Langlois face à ce portrait qui, jusqu'à un certain point, l'hypnotise lui-aussi.
Langlois s'est donc rendu à Saint-Baudille dans le but d'approfondir sa connaissance de la marche du monde, dans le but de trouver les raisons de la cruauté de M.V.. Il a pu constater que M.V. était un homme, comme lui, qui s'ennuyait et qui croyait qu'" Un roi sans divertissement est un homme plein de misères " mais malheureusement, on le constate dans cette scène, " il ne sait pas qu'il est misérable". Langlois voulait seulement prendre l'air de la maison et finalement, ce tableau qu'il contemplait lui a révélé la raison de la cruauté de M.V. "Etant homme et voyant monter en lui cette cruauté" , Langlois est de plus en plus amené à rechercher les divertissements en lui-même, il va se suicider pour supprimer la cruauté: sa tête prendra enfin les dimensions de l'univers.
II- Etablissez le lien entre ce livre et les autres récits lus dans le cadre du cours.
Il est intéressant de pouvoir faire un effort de synthèse à la fin d'une session comme celle-ci. Le point commun qui se présente à moi est la présence du thème de la mort dans la plupart des récits. Dans L'homme qui plantait des arbres, on retrouve l'opposition de la vie et de la mort tant au point de vue écologique que social. Autant le village et le paysage étaient dévastés avant l'oeuvre grandiose d'Elzéard Bouffier; autant la vitalité, la générosité, la réussite, la constance et la persévérance ont contribué à la résurrection de ce nouveau pays de Canaan. Elzéard Bouffier était donc un athlète de Dieu. L'oeuvre de Tolstoï, Les trois morts, nous fait prendre conscience que la mort est difficile pour l'homme alors que dans la nature, c'est un accident qui ne nuit pas au cycle de la vie. Mais c'est au coeur de l'oeuvre de Rumer Godden que nous avons eu une vision semblable aux autres mais qui se voulait plus claire: l'homme est si passager, que là même où il a proprement la certitude de son existence, il doit s'effacer et disparaître pour laisser à d'autres l'expérience de la vie.

Dans l'oeuvre de Jacques Godbout, cette présence de la mort se veut plutôt psychologique. François Galarneau est un esprit tourmenté qui est à la recherche du bonheur et d'un projet de vie. Martyr, un cheval impassible, fait prendre conscience à Galarneau que celui-ci ne doit pas se laisser mourir, qu'il ne doit pas accepter que la vie soit insensée. Il l'encourage à se tirer de cette impasse. Dans ce roman, Martyr meurt physiquement et il souffre de solitude; Galarneau pour sa part a la mort dans l'âme. François est ainsi un martyr: il fait face à la mort mais combat pour la vie. Finalement, dans Un roi sans divertissement, c'est une mort cruelle et impulsive qui nous montre que notre condition humaine est fondamentalement malheureuse. D'autre part, les frontières de la vie sont difficiles à établir entre le naturel et le monstrueux. M.V. était à la fois un homme comme les autres mais aussi en quelque sorte un boucher.
Nous pouvons aussi reconnaître que les personnages des récits sont tous mystérieux, que ce soit Bouffier, Galarneau, Harriet ou Langlois, chaque héros possède une mentalité qui nous empêche de scruter son âme. Il faudrait aussi bien parler des arbres qui symbolisent l'allégorie de la vie, le millingtonia d'Harriet, le hêtre qui fascinait Langlois, les arbres que plantaient Elzéard, la belle description de la forêt dans Les trois morts et encore... Somme toute, ces récits permettent de nous ouvrir l'esprit au monde du discours narratif, j'ai constaté que le principal point commun de ces ouvrages était de nous faire voir que la littérature est un art complexe qui repose sur l'équilibre et la justesse des sentiments.

Toujours inspiré de la démonstration de l'hypothèse, un autre passage du texte confirme entièrement notre affirmation. C'est celui de la page 166 que nous avons présenté dans la section des indices du texte. On y disait que les deux sons étaient éternels et que sans cesse ils se rappelaient à Harriet. Si ces deux sons sont éternels alors ils se font entendre continuellement, de ce fait nous pouvons établir une bonne relation avec le domaine de la musique: le leitmotiv du texte est semblable en tout point au refrain d'une pièce musicale. Qu'est- ce qui nous attire et nous frappe le plus généralement dans une chanson? Ce sont les phrases répétées à la fin de chaque couplet, donc le refrain. Ce qui nous frappe dans ce texte, suite à une première lecture, c'est ce leitmotiv. L'hypothèse est donc confirmée dans cet extrait: le refrain d'une chanson est semblable aux sons éternels des deux éléments; le leitmotiv est continuel et se produit à intervalles réguliers.

Dans cette même lignée on nous fait entendre en page 21 le halètement régulier de la vapeur qui fusait... scandant à l'arrière-plan la vie des enfants (voir indices du texte). Ici, la vapeur fuse par jets rythmés. Le petit Robert entend par rythmé une distribution d'une durée en une suite d'intervalles réguliers rendue sensible par le retour d'un repère, nous dirions que c'est un retour périodique des temps forts et faibles des sons musicaux. De plus, selon le contexte, il y a lieu d'un halètement régulier de la vapeur pareil à un pouls... donc cette régularité , du fait qu'elle s'inspire des jets rythmés se veut une application de la continuité: même si des enfants vont mourir, il y en aura toujours d'autres qui viendront dans l'usine pour continuer le cycle de la vie et pour nous faire comprendre cette belle pensée d'Harriet: " Tu vois bien, se dit Harriet. Tout peut arriver, n'importe quoi. Et les autres poissons continue à frétiller, à nager et à manger car il le faut bien. Et il faut bien que le fleuve continue" ( p. 53)

Démonstration de l'hypothèse II.2

Suite à notre étude du roman en classe, nous avions découvert qu'il y avait analogie entre la croissance d'Harriet et celle du cours d'eau. Tout au long du texte, on sent la progression d'Harriet vers l'adolescence car elle remet tout en question et l'auteur nous décrit fort bien cette confusion, nous pouvons puiser à même le texte de très bels extraits:" De telles pensées formaient autant de fissures dans la plénitude d'inconscience où avait vécu Harriet. Bien sûr, il y avait eu des fissures auparavant, mais à présent elle grandissait beaucoup." ( p. 56) et un autre passage qui m'a fait constater que moi aussi quand j'ai vécu cette période de l'adolescence je me demandais ce qui m'arrivait :" Mais, depuis peu elle venait à considérer la maison d'un oeil plus lucide et plus critique. Est-ce parce que je vieillis? se demandait Harriet. Car je vieillis, à preuve mes petits seins. Ou est à cause de Valérie et de Captain John?" ( p. 99). C'est au chapitre VI et en page 57 que nous avons établi le lien certain entre le fleuve et la jeune fille.

Partant de cette constatation, j'ai réalisé qu'il y avait analogie entre les deux éléments choisis et que plusieurs événements du roman étaient reliés circonstanciellement aux jets rythmés de la vapeur et du ruissellement du fleuve. Nous pouvons ainsi argumenter sur l'hypothèse deuxième.

Arguments: Le roman nous présente cette facette de l'hypothèse à plusieurs endroits et pour une raison bien précise, l'extrait de la page 123 ( voir indices dans le texte) est fort révélateur. En se rapportant au contexte, on voit que notre refrain coïncide entièrement avec les sentiments que ressentaient en cet instant la jeune Harriet, sa maman et sa soeur Béa. Le bouillonnement qui se rapprochait avec une pulsation de machines s'interprète comme étant le climat de tension qui règne entre l'autorité parentale et les deux filles, c'est un bruit qui intensifie le mouvement d'incertitude et qui menace de rompre la discussion. Nous pourrions donc rajouter à notre hypothèse que le fait de la concordance du refrain et des actions des personnages est plus qu'analogique: il enrichit le texte d'une saveur nouvelle. De plus, dès que les vagues du sillage battent la rive, la mère se ressaisit. Ici, il y a analogie entre la réaction du personnage et celle du courant du fleuve: l'auteur tisse le lien entre le fond et la forme. Nous pouvons maintenant nous demander si le terme de coïncidence est approprié aux circonstances.

Au chapitre VI, un extrait nous éclaire bien plus et confirme en grande partie nos deux hypothèse de départ: " Elle reposait tranquillement, ..... écoutant les jets rythmés.....courant perpétuel. J'en apprendrai davantage quand je serai grande, se dit elle paisiblement (pp.62-63). Soit, l'hypothèse première se confirme du fait que le passage contient l'élément de continuité ( courant perpétuel). L'analogie que l'on peut constater dans cet extrait, si l'on tient compte du contexte, c'est qu'Harriet se questionne quant au rôle de l'âme après la mort et quant au courant du fleuve qui a emporté le corps de la femme de Ram Prasad. Le fleuve joue un rôle qui nous était voilé par le contexte auquel se rattache le passage. Il n'est pas donc un élément de coïncidence.

Par ailleurs, lorsqu'Harriet dit qu'elle en apprendra davantage quand elle sera grande, elle apprendra plus sur cette conception de la mort et sur le dilemme de l'âme. Et quel événement a inspiré ce chapitre, c'est bien la mort de la dame indienne qui a tant angoissé Harriet lors du jet des cendres à l'eau. Ainsi on nous rappelle beaucoup plus loin, pour tisser les liens entre tout le mouvement des jets de vapeur et du bruit du fleuve, qu'" il lui semblait à nouveau apercevoir la poignée des cendres qui avait été la femme de Ram Prasad. Elle se souvenait de la façon dont les cendres s'étaient dispersées... lentement, doucement, avant que le courant ne les emportât. (p.139)

IV- Signification finale

Nous convenons maintenant que les arguments et les démonstrations de l'hypothèse nous proposent une nouvelle piste: la rédaction de la signification finale de l'élément choisi. Premièrement, il faut noter que les deux éléments ne font qu'un seul, en effet ils sont un refain qui converge vers un point commun. Tentons donc de l'établir.

Nous disions que le point commun des deux éléments est le fait qu'il se veut une image du vrai monde et de la réalité. En comparant les deux démonstrations, nous pouvons les lier d'une affinité propre. Ces jets rythmés de la vapeur et ce courant du fleuve sont, après avoir été soumis au contrôle de l'expérience, un reflet et non une application concrète des concepts qui entourent la vie en général. Donc la totalité des choses considérée comme un mode de pensée; dans notre roman, ce mode de pensée c'est la conception de la continuité traitée en rapport avec le problème de la mort.. Je me crois donc en mesure de dire que l'hypothèse première et deuxième s'unissent pour donner cette signification globale: les jets rythmés de la vapeur et le ruisselllement du fleuve incarnent une image d'un mode de pensée de l'homme: la continuité. Ce concept nous est rappellé à intervalles réguliers tel un refrain d'une pièce musicale dans le but de nous sensibiliser au fait que ce leitmotiv accompagne un fait précis de notre vie alors que nous croyons que ce même élément est anodin et peu circonstanciel. Nous en retirons un principe d'analogie: l'homme est si passager , que là même où il a proprement la certitude de son existence, il doit s'effacer et disparaître pour laisser à d'autres de sa race l'expérience de ces deux sons éternels.

Etude du roman "Un roi sans divertissement" de Jean Giono. Par Patrick White. 1986. @ copyright

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