Entrevue avec Michel Pelletier (1990)

Entrevue avec Michel Pelletier (1990)

MP La Révolution tranquille (RT) c'est déjà de l'histoire. Non, je ne vois pas vraiment de question sur laquelle on aurait besoin de revenir. Aujourd'hui on discute beaucoup de questions d'éducation parce qu'on réévalue le système d'éducation, alors il y a un certain retour qui est fait de la part de certaines personnes par rapport à ce qui était envisagé à ce moment-là puis ce qui en est sorti presque trente ans plus tard (rire). Pour moi, la RT n'est pas un sujet de tous les jours, puis dans mon enseignement pour les étudiants c'est de l'histoire, les événements d'octobre 1970 c'est de l'histoire. Même le référendum pour beaucoup d'étudiants de bacc., c'est de l'histoire. Je ne crois pas que ce soit une question telle que vous le dites mais évidemment c'est une période où il y a eu de grands bouleversements au niveau québécois et tout le processus de modernisation du Québec s'est produit à ce moment-là. On hérite de ça aujourd'hui mais dire que c'est une question dont on devrait discuter aujourd'hui, j'en doute.

Qualité vs quantité des réformes

Je crois que l'élément le plus important, ça probablement été une certaine volonté de Québécois de prendre en main le développement du Québec, de prendre le contrôle du Québec en faisant le pari de l'avenir plutôt que d'avoir une aptitude défensive, conservatrice. Ces personnes là parmi lesquelles on peut mettre des hommes politiques tels M. Trudeau par exemple, M. Lévesque, des syndicalistes, des gens comme Marcel Pépin et d'autres moins connus. Ces personnes là ont fait le pari que le Québec pouvait se moderniser puis garder sa spécificité, pour prendre un terme qui est très à la mode aujourd'hui. Je dirais que c'est peut être la caractéristique majeure de ce qu'on a appellé la RT, d'aller dans le sens d'une industrialisation qu'on voulait contrôler aussi et on s'est donné beaucoup d'instruments comme la SGF, la Caisse de dépôt, touutes le sociétés d'Etat qu'on a créé à ce moment là. On a nationalisé l'hydro-électricité, c'était un instrument de développement économique qu'on voulait se donner, on a modernisé l'enseignement, toutes les structures d'éducation, pour donner un plus grand accès, une formation non seulement plus large, plus ajusté sur les besoins d'une économie moderne, à l'époque on parlait d'un slogan que le gouvernement utilisait, il y avait le maître chez soi mais aussi "S'instruire c'est s'enrichir", c'était un élément important, alors toutes ces initiatives là allaient dans ce sens, d'un développement contrôlé par des Québécois.

Je ne dirais pas qu'au début c'était la quantité puis que la qualité venait par après, on était convaincu de bien faire dès le début. Les gens étaient convaincues que ce serait de meilleure qualité; ils ont peut être déchanter par la suite, ils ont peut être constater que c'était pas aussi facile, aussi simple et quand je disais tout à l'heure qu'on présentement on s'interroge sur le système d'enseignement et les résultats, on s'aperçoit que par exemple ce n'était pas juste une question d'accessibilité qui a certains problèmes de qualité et dont il faut s'assurer mais c'est pas parce que à ce moment là on n'attachait pas d'importance à la qualité. On était convaincu que l'enseignement qu'on allait donner serait de qualité. Au besoin, on a importé des enseignants, on faisait venir des professeurs de français au niveau secondaire, des cégeps. On a développé une politique d'échange avec la France parce qu'on avait de grands besoins en personnel puis on avait pas encore les gens sur place alors on a cherché à donner une grande qualité, il n'y vait pas seulement des Français, il y avait des Belges, des profs. de la francophonie européenne comme bassin. C'est parce que peut être, il y a certains problèmes qui se sont développés par exemple encore une fois dans l'enseignement, encore maintenant on ne peut pas dire qu'il y a une longue tradition parce qu'il y a beaucoup de professeurs qui sont de ce temps là. Auparavant, il y avait une vieille tradition des professeurs d'université, de vieux professeurs qui faisaient ça par vocation et parce qu'ils y croyaient. Ces gens là ont été submergés par les nouveaux professeurs qui sont apparus à partir des années 1960, 1970.

Jetté le bébé avec l'eau du bain?

MP Je crois qu'on a commis des erreurs qui, effectivement, par manque de tradition, il y a eu un effet de balancier qui s'est réalisé, parce quoi qu'on dise, je pense que les Québécois sont un peu collectiviste, ils ont un comportement, les forces du conformisme social au Québec sont très grandes. Avant, c'était une société très conformiste. Quand on a commencé à modifier les choses, on a été ultra-conformiste dans d'autres directions y compris un moment donné, ça été le marxisme-léninisme, plus tard ça été le féminisme. On a des comportements dès fois où il n'y a pas beaucoup de place, c'est une petite société, pour une grande diversité d'opinions, la pression de la collectivité est très forte. Effectivement, on a pu commettre certaines erreurs de cet ordre là qu'on commence à constater par exemple, dans de domaine de la famille, c'est un autre domaine où il y a eu de profondes transformations, où il y a eu un renversement complet. Avant 1960, le modèle familial traditionnel: pour la mère de famille, sa place était à la maison, maintenant en l'espace de trente ans, on a complètement renversé ces choses là. La valeur du mariage a été profondément bouleversé. Ca conduit aujourd'hui à certains problèmes qu'on commence à découvrir dans l'ensemble de la population mais ces problèmes là sont identifiés déjà depuis un bon nombre d'années par les spécialistes. Le problème de vieillissement de la population ou la baisse de la fécondité qui est lié aussi à une baisse de la nuptialité. On est moins au courant aujourd'hui, on associe l'éducation avec la RT mais ces tranformations au niveau de la famille qui ne sont pas spécifiques au Québec d'ailleurs, parce que ces évolutions là sont faites aussi dans l'ensemble des sociétés industrailisée mais au Québec ça été vraiment très radical et le processus s'est amorçé aussi dans le contexte de la RT. On a commencé à remettre en question le modèle familial traditionnel alors on est allé tellement loin que maintenant la famille n'a plus exactement sa place ou on a de la difficulté à envisager une véritable politique familiale. On parle de politique familiale mais on est pas capable de définir ce qu'on veut comme famille. On est conscient qu'il y a un problème mais socialement on est pas capable de dire mais c'est tel modèle, tel type de famille qu'on voudrait privilégier. Quand on parle de politique familiale, on parle plutôt de problèmes démographiques, de natalité parce qu'on est pas capable de s'attaquer à la substance même de la question. Quand on voit ça, certains pourraient dire que dans ce processus, sous certains aspects, on a jeté le bébé avec l'eau du bain mais, de façon globale. Ce n'est pas pessimiste, je dis qu'il y a de grands progrès qui on été faits, il y des erreurs et il faut qu'on les corrige, qu'on commence à s'interroger, qu'on commence à avoir certains spécialistes. Les jeunes ont cette formation là, on va rétablir les choses. Si on est capable d'avoir le courage, j'en doute pas, je suis pas mal certain que ça va se faire. Au Québec, au contraire de d'autres Etats, on a comme balancé les valeurs familiales complètement alors qu'ailleurs il y a des transformations très profondes qui ont été faites mais si on regarde le vécu de ces sociétés là, je suis aller faire des études sur ces questions de politique familiale, je suis allé en France et en Pologne et on voit que les valeurs familiales sont toujours très fortes malgré le discours, et dans le comportement des gens. Alors on est plus nuancé quand on modifie, ici à un moment donné on a tout balancé par dessus bord. Quand on travaille avec ces choses là , on travaille avec du long terme

PW Comment as-tu vécu cette période?

MP J'étais étudiant à l'Université de Montréal, durant les premières années de la RT. J'étais actif à ce moment là au comité d'éducation de l'AGEUM; au niveau de la Réforme de l'Education j'étais responsable de la préparation du mémoire de l'AGEUM à la Commission Parent et pour faire ça, on avait à l'UM mis au point une enquête sociologique sur la provenance sociale des étudiants, sur leur budget. Finalement, cette enquête sociologique ne s'est pas faite uniquement à l'UM, mais aussi à Laval, à l'Université de Sherbrooke et à Mc Gill. Cette enquête là a servi au gouvernement éventuellement dans son système de prêts et bourses. A ce moment, les gens qui gravitaient autour de ça, avant nous, il y avait Bruno Meloche, Louis Bernard.

Des gens comme Bruno Meloche étaient aller faire le pied de grue pendant à peu près six mois au bureau de M. Duplessis, qui ne voulait pas les recevoir (vers la fin des années 1950). Ils voulaient lui poser le problème de l'enseignement universitaire et de subventions, de bourses. Le terrain avait donc déjà été ouvert parce qu'ils y allaient tous les matins et ça a créé un phénomène de conscientisation. Quand on est arrivé au début des années 1960, M. Duplessis était mort, il y avait un déblocage qui était en train de se faire. On est arrivé dans le contexte où il y avait beaucoup de chose, où beaucoup de monde était prêt à faire, alors on a apporté notre voix au concert de tout ceux qui voulaient des changements. Notre conribution la plus importante était au niveau de l'aide financière pour les étudiants, la question de l'accessibilité, de la reconnaissance, de l'utilité sociale, de l'éducation que ça exigeait, que ça devait se manifester concrètement, que l'Etat devait s'impliquer parce qu'à ce moment là les universités étaient privées de même que les collèges classiques. Ce serait prétentieux de dire que c'est nous qui avons fait ça que la Commission a proposé ça et que le gouvernement l'a fait. Ce qu'on a fait a préparé le terrain techniquement, sur le budget-type par exemple. Je crois que le gouvernement s'est servi de ce qu'on avait fait, nous on a commandité cette enquête là. On a demandé à un sociologue à diriger l'enquête, à concevoir le questionnaire. J'aiécrit quelques articles dans Quartier Latin , au moment où il y avait Jacques Guay qui était directeur du QL, Jean Rochon qui était président de l'AGEUM (et qui a rédigé le raport Rochon) et j'étais au comité d'éducation où j'avais comme collaborateur Pierre Marois, Bernard Landry . C'était des gens qui avaient des idées sur le développement du Québec , certains avaient déjà des idées politiques, Bernard Landry par exemple pensairt déjà à faire de la politique.

On avait fait un truc qui était assez amusant, c'est qu'il y avait le Frère Untel, et il n'était pas connu, son oeuvre étant anonyme. Au comité d'éducation, il y avait périodiquement des débats-midi à toutes les deux semaines : on invitait des politiciens, des ministres à venir présenter quelque chose aux étudiants. Il y avait toujours un certain nombre de ces débats qui étaient réservés au Comité d'Education alors est arrivé le moment où le responsable des débats-midi nous a dit : dans trois semaines, ça va être votre tour. On se creusait la tête parce que l'éducation n'est pas quelque chose qui mobilise beaucoup les gens. Ils annoncaient toujours l'invité-mystère. On s'est dit donc qu'on allait faire venir le frère Untel. Evidemment les gens ne connaissaient pas le frère Untel et c'était sûr qu'il ne viendrait jamais et on s'est dit: il n'y a personne qui le connaît donc on va écrire son discours, on va demander à un comédien, on va le déguiser en frère Untel et on va le faire venir. On avait déjà créé une certaine attente autour de cet invité mystère et le jour même on avait loué un cheval, il y vait quelqu'un qui se promenait sur le campus de l'Université à cheval c'était marqué "Au Québec, on parle joual", et on ditribuait des choses "Qui est l'invité mystère?". Ce jour là , le Grand Salon était bondé, c'était plein partout alors on aviat pas mis dans le coup Jean Rochon> On lui a donc demandé s'il ne voulait pas présenter l'invité. Il disait qu'il ne pouvait pas, que même si ce serait le premier ministre du canada, il ne pourrait pas être là. On lui a annoncé que c'était le frère Untel: il a dit OK! Il serait là! Le comédien qu'on avait trouvé avait la bavette tout de travers était apeuré qu'il a vu la foule de gens et l'ovation monstre pendant près des 20 minutes. C'est Laurent Bégin qui vait écrit ce discours à partir du livre des Insolences: on avait été fidèle à sa pensée. On avait dit aux gens qu'il venait nous rencontrer en famille, il ne voulait pas qu'il y ait de photos qui soit prise parce qu'on voulait que les journaux en parle après, on savait qu'André Laurendeau par exemple le connaissait. Les journalsites pouvaient rester là . C'était incroyable sauf que par hasard il y avait un frère des Ecoles Chrétiennes qui est entré le midi et Rochon lui a demandé s'il était le frère Untel. Lui, ça lui a mis la puce à l'oreille, donc il est resté là et pendant la conférence il a téléphoné à Alma. Après la conférence et son succès monstre. Vincent Prince qui était journalsite à La Presse noircicait des pages entières. Ca a passé comme si de rien n'était sauf que ce frère là a appris que le véritable frère Untel était en train de donner un cours à Alma. Le petit frère conférencier est donc sorti en vitesse, et il y a le directeur du comité qui attendait dans sa volkswagen à la porte (rire). Jean Rochon était encore dans la porte et il envoyait la main au frère Untel et l'autre frère arrive et lui a appris que ce n'était pas le frère Untel. Ca n'a pas empêché que dans les journaux, ils ont parlé de ça et c'est ça qui a provoqué le fait que le frère Untel, est sorti de l'anonymat ça a relancé un petit peu le débat.

@ copyright 1990. Patrick White

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