Entrevue avec Louise Harel sur la Révolution tranquille (1990)

Entrevue avec Louise Harel (1990). Par Patrick White @ copyright

LH Je pense que d'abord il y a une fascination d'une nouvelle génération, celle qui a 20 ans, à l'égard de cette période de l'histoire et j'imagine que il faut presque 20 ans pour qu'il y ait une distance suffisante pour avoir un regard plus neuf sur les événements et la génération qui l'a vécue très intensément parce qu'elle avait 20 ans à cette époque là en a maintenant 40, et elle peut porter un regard rétrospectif aussi, alors il y a une sorte de conjugaison de fascination chez ceux qui l'ont vécue et qui s'en rappelle rétrospectivement et ceux qui sont fascinés par cette période tumultueuse, où il ya a eu une sorte d'accélération de l'Histoire très rapide, ça été ça finalement la RT et cette accélération a été possible parce qu'il y avait eu une telle stagnation pendant tellement de décennies que finalement la classe politique a été débordée par les courants d'opinions et un nouveau contrat qui allait dans de très larges couches de la population, qui étaient déjà acquises à ces idées. Mais j'ai l'impression qu'il y a un événement qui a provoqué beaucoup de réflexion sur cette période-là: c'est finalement la mort de M. Lévesque. Je considère que c'est depuis deux ans, qu'a été déclanché un bilan des 25 dernières années et puis ce bilan va maintenant avec le décès de Félix Leclerc, dans le domaine de la culture, de la politique et des institutions publiques. Ca certainement joué

PW Et la dernière campagne électorale?

lectif un moment donné de se demandr où on s'en va. Chose certaine, pour moi cette période-là elle correspond à une immense volonté de se sortir de notre état d'infériorisation. Quand je réfléchis où je repense à ce qu'ont été ces années là pour moi, elles ont été finalement des années où la volonté de changement était telle qu'on savait pas dans quelle direction on allait mais que le changement était considéré comme bon parce que ça bougeait. Après on a appris à se méfier des mots comme réforme, que ces mots là finalement pouvaient charrier des idées fausses et que ça pourrait être une sorte de régression. Même dans l'opinion publique québécoise, il y a des mots comme ça qui sont toujours demeurés positifs, quand on parle de la réforme de l'aide sociale, récente, celle de MM. Bourbeau et Paradis, elle a beau être un recul important, il reste que le mot réforme a toujours une connotation positive. Je reviens à cette idée que c'était là des idéesoù il y a eu une volonté collective très visible de se sortir de notre état d'infériorisation, c'est finalement l'époque de la Commission Laurendeau-Dunton (un rapport fidèle en 1965 qui rappellait que les Québécois canadiens français étaient dans une situation d'infériorisation économique, politique, linguistique, sociale et culturelle). Cet état d'infériorisation provoquait une différence qui était menaçante parce qu'on ne plaidait pas la société distincte, on n'était distinct dans tout, les rescenscement à tous les dix ans le révélait. En 1961 par exemple, on était les moins scolarisés au Canada. Il y avait moins de la moitié de la population qui avait complété une neuvième année. Alors on était distinct, on était différent parce qu'on était plus pauvre, on était plus malade, on était moins instruit, on était plus locataire etc. , la RT a permis de nous en sortir en créant nos propres institutions et ça a déclenché tout ce processus politique qu'on a appellé la révolution d'égal à égal qui nous a conduit jusqu'au référendum de 1980. Il faut se rappeller que toute la campagne publicitaire de 1980, était centré sur ce slogan, sur cette propagande d'égal à égal. On ne réclame l'égalité que lorsqu'on veut se sortir de notre état d'infériorité quitte à ce qu'on ait un rattrapage à faire. Si on prend la mesure du temps, il est toujours considéré que le dernier rapport du Conseil des Affaires sociales et de la Famille sur deux Québec dans un qui décrit très bien à quel point le Québec est cassé en 2 : ça c'est la nouvelle réalité à l'aube de l'an 2000 . Un Québec qui s'est tojours perçu comme homogène, comme une classe ethnique sociale et qui a, dans certaines de ses composantes, bénéficier du décollage qu'a permis la RT parce qu'on sait qu'il y a 58-60% de la pop. pour qui les choses ont jamais été aussi bien et qui ont l'impression que ça va de mieux en mieux, d'une génération à l'autre leurs conditions de vie, leur situation socio-économique et culturelle (et autre) s'améliore tandis qu'il y a 42 % de la pop. du Qué. qui ont le sentiment totalement inverse que les choses ont jamais été aussi pénibles et difficiles et qui s'enfoncent dans un état réel de sous-développement. Là on se rend compte que la RT avait permis le décollage d'une partie de la société seulement et que les écarts s'agrandissent et qu'une partie importante de la société québécoise qui elle en a pas profité.

PW Qualité et quantité?

LH D'une certaine façon, le pays réel s'est bâti autour de l'identité québécoise, c'est évident que ces années là ont permis une sorte de passage accélérée de l'identité canadienne française minoritaire et minorisée à une sorte d'appartennance à une sorte d'identité québécoise. C'est un très profond changement qui n'est pas terminé, qui n'est pas rendu vraiment à son aboutissement: il ne le sera que lorsque les Qué d'origine canadienne française reconnaîtront que pour devenir véritablement québécois, avec la nationalité québécoise, il devront le faire avec des Québécois d'origine chilienne et autres et que cette identité québécoise est une identité d'adoption qui est multi-ethnique en Amérique du Nord et qui a comme caractéristique d'être francophone. On a épousé l'identité québécoise pour nous seul Canadiens français. La RT nous permis de sortir, qualitativement, de notre état d'infériorité nationale, de cette réalité canadienne-française à un projet qui n'est pas encore pleinement réalisé, d'un peuple majoritaire en Amérique du Nord. Je crois bien qu'il y a eu aussi, au-delà de toute cette conviction, qu'on était capable si on voulait et de ce sentiment d'impuissance qui nous collait à la peau, d'inaptitude à se diriger nous-mêmes, d'incompétence à faire des affaires. Je suis de la génération où l'argent parlait anglais, et j'avais 18 ans au moment où il y a eu la campagne pour la nationalisation de l'hydro et où les adversaires prétendaient qu'il n'y aurait pas suffisamment de Canadiens français compétents pour administrer la nouvelle société qui était Hydro-Québec. Je suis de la génération où il y avait un président du CN, Gardon, qui prétendait qu'il n'y avait aucun Canadien français sur son conseil d'administration parce qu'il n'en y avait pas d'assez compétent. C'est une période d'abandon de ses complexes dans un temps record. Par ailleurs, ce qui n'est pas encore évident, ce qui est encore en suspend. Voulions-nous être capable d'être comme les autres ou souhaitons nous être capable d'être différent des autres. Je me suis toujours demandé si le slogan du RIN, des années 1960 qui était "On est capable", oubliez pas que c'était scandé par des milliers de personnes dans des arénas, qui en quelque part le faisait pour certainement s'en convaincre. Est ce que voulait affirmer qu'on était capable d'être comme les autres. Parce que d'une certaine façon, on a introduit ce que j'appelle la dictature de la comparaison avec l'Ontario. Quand on était en situation d'infériorité, on a fixé la norme à ce qui se passait en Ontario, ratio dans les écoles, salaire minimum, taxation. C'est certain que ça peut être un carcan, il faut dépasser cette volonté de s'affirmer d'être capable non seulement d'être comme les autres mais d'être nous-même.

PW Votre implication dans le mouvement étudiant?

LH L'UGEQ regroupait l'ensemble de tous les étudiants, de tous les établissements scolaires (les cégeps balbutaient, il y avait encore les écoles normales, les écoles d'infirmières, les collèges privés, les séminaires diocésains, les universités). C'était un mouvement qui avait été formé à l'occasion de la RT pour, au départ, dans l'esprit des fondateurs, de soutenir d'abord la mise en place d'un Ministère de l'Education, de démocratisation. C'est un mouvement qui a certainement secoué des structures religieuses et scolaires qui étaient totalement rétrogrades et dépasées, mais qui s'est trouvé à une espèce de cul-de-sac à un moment où s'est posé toute la question de la société dans laquelle on voulait vivre parce que le mouv. étudiant avait dès les années 60' des slogans contraires à cette idée que s'instruire c'est s'enrichir. Au Québec, il y a eu dans les années 60 une illusion qui disait que notre développement allait être subordonné et dépendant totalement d'un système d'éducation adéquat: qu'il suffisait de créer des générations instruites et compétentes pour que le reste suive. Ces mouv étudiants ont les premiers sonnées le signal d'alarme en faisant valoir que ce n'était pas suffisant d'avoir des diplômes et d'être compétent dans une société où il y avait encore peu d'avancement, où le secteur public nous échappait totalement, où finalement il y avait peu de maîtrise de son avenir. Le mouv. étudiant était très porteur de l'idée que sans maîtrise des leviers économiques les étudiants allaient faire des chômeurs instruits. C'est évident par ailleurs que le mouv. étudiant de l'époque de l'UGEQ était extrêmement revendicateur aussi en matière de démocratisation scolaire: le mouvement étudiant a revendiqué l'Université du Québec et ça a été une victoire. L'UGEQ a vraiment appuyé, soutenu la réforme de l'éducation au niveau des polyvalentes, des CEGEP. Ca a correspondu à une époque où l'Etat était très faible, la dissolution de l'UGEQ correspondait aux années de Jean-Jacques Bertrand : les années les plus faibles que le Québec ait connues depuis 50 ans parce que le PL avait eu une majorité de voix, objectivement parlant, c'est la distorsion du système électoral qui avait amené l'Union nationale à prendre le pouvoir. Les étudianst, globalement, n'étaient pas très favorables à l'UN, ils se retrouvaient surtout soi au PL de l'époque qui était le parti de la réforme , ou au RIN avec Pierre Bourgault. Le PQ n'existait pas encore, il va naître un an après la dissolution de l'UGEQ.

Je serais donc favorable à un système proportionnel dans la mesure où on garde le scrutin par circonscription et dans la mesure où on a un scrutin de liste qui vient compenser les distorsions du système des circonscriptions. Je ne suis absolument pas favorable au mode de proportionnel régional parce qu'il y a dans la culture québécoise cette appartenance qu'on le veuille ou non, à une circonscription. Ce qui compte, ce serait de bien compenser les distorsions mais pas totalement abolir ce sentiment d'appartenance en abolissant les circonscriptions.

PW Vous êtes impliquée dans la défense des défavorisés?

LH Il y a une possibilité dans une société jeune comme la nôtre, de mettre en place des libertés de chance qui est beaucoup plus grande que dans les sociétés plus anonymes, je pense à nos voisins du sud (Américains) où le pire côtoie le meilleur, où l'abondance côtoie l'indigence et la misère. On est encore une société qui n'est pas indifférente et on peut encore mettre en place des règles du jeu où il va y avoir une sorte de convivialité avec une qualité de vie sociale et environnementale aussi, et on peut avoir une certaine maîtrise des grands enjeux sociaux, on est pas dépassé, on est pas comme au Brésil où il y a une sorte de résignation, d'abdication alors j'ai toujours pensé qu'on pouvait se donner des objectifs clairs comme le plein-emploi, avec des politiques très efficaces au niveau du développement régional. Par exemple, on peut se donner rapidement des politiques concrètes au niveau de la formation professionnelle, de la main-d'oeuvre qui est de plus en plus mis de côté par les exigences des nouveaux emplois. Quand, au Québec, il y a un engouement pour quelque chose, ça peut se faire très rapidement avec un large consensus dans un minimum de temps. Ca c'est vraiment phénoménal pcq il faut à ce moment là convaincre l'opinion publique et quand c'est la cas il y a en général une sorte de mise en place qui est infiniment plus rapide que dans bien d'autres sociétés.

C'est aussi, existentiel, cette préoccupation pour moi. Je suis indépendantiste, pas par idéologie mais ça l'est comme je suis une femme, aussi facilement que je respire, je le suis par la nature des choses et je n'ai jamais remis en question certains de mes engagements parce que ces gens sont mon pain et ma vie. Je crois aussi que personne qui est une femme ne peut pas être impliquée à un moment donné dans le féminisme pace que nécessairement la question qui est toujours dans les yeux de notre interlocuteur, c'est qui si elle est là c'est qu'elle n'est pas comme les autres. Ca vient de l'absence chronique des femmes dans les centres de décision. Alors à un moemnt donné vous avez à vous poser la question: est ce que je suis comme eux où je tiens à continuer à être comme celles qui ne sont pas et votre solidarité vous avez à en décider rapidement. J'ai décidé que je n'allais pas être différenet, la vie elle-même s'organise pour rappeller que waitress ou ministre, vous avez une attribution de rôles sociaux sur lesquels on vous évalue , différemment si vous êtes un homme ou une femme. Si vous êtes une femme, que vous soyez ministre ou waitress, on s'attend à ce que vous conciliez vos responsabilités de travail avec vos responsabilités parentales, conjugales, familiales. On en attend pas autant encore parler chez les hommes ce qui fait qu'il n'y a toujours pas d'hommes publics qui se font mettre un micro en-dessous du nez pour se faire demander comment ils font pour concilier leur travail avec leurs autres responsabilités (étant donné que ce n'est pas encore considéré comme étant leurs responsabilités). Tant que c'est comme ça, il est évident que le féminisme qui colle à la peau immédiatement, parce que vous avez besoin de rappeller que ce que vous souhaitez, c'est pas que vous seule ayez à vous concilier mais vous souhaitez qu'il y ait une sorte de réconciliation dans notre société, de la vie publique et de la vie privée et que ce ne soit pas vous qui fassiez seule la conciliation de ces rôles là mais que finalement l'ensemble des hommes et des femmes réconcilient des rôles-là. Celui de pourvoyeur qui a toujours été attribué aux hommes et celui de responsable de la vie privée qui était comme attribuée aux femmes.

PW Vos activités depuis 1960?

LH L'UGEQ a été créé en 1962 et opérationelle en 1964-1965. Je suis arrivée en 1967 et j'ai quitté en 1968. Après cela, au PQ, je suis devenue permanente en 1970 au secrétariat et après j'ai fondée de syndicat des emplyés du PQ et on s'est affilié à la CSN. C'est à ce moment qu'on commencé mes relations tumultueuses avec René Lévesque (rire) Ca fera 20 ans en avril 1990 que je serai activement engagé au PQ. Avant l'arivée au pouvoir des péquistes en 1976, j'étais déjà présidente à Montréal-Centre du PQ qui regroupait 17 comtés depuis 1974, je serai présidente jusqu'en 1979 et en 1979 je serai élue vice-présidente du parti jusqu'en 1982. Je suis élue députée en 1981 dans Maisonneuve. Je suis critique maintenant pour la sécurité du revenu, la formation professionnelle, chômage, plein-emploi et justice.

PW Horizons nouveaux?

LH Je ne me sens absolument pas pessimiste. Les belles années sont devant nous, elles ne sont pas derrière et c'est au contraire extrêmement emballant de vivre les années actuelles, de voir cette confiance en eux-mêmes que les Québécois ont. Aussi, ce sentiemnt profond qu'il y a une sorte d'urgence à agir: à cause du taux de natalité et à cause des difficultés d'intégrer les nouveaux arrivants à une société québécoise, qui est encore schyzophrène , ils se font encore dire qu'il y a deux lois officielles, d'un gouvernement et qu'il y a une loi officielle par l'autre. Ils ont beau sur le territoire du Québec, ils viennent au Canada et il ya deux langues officielles mais je suis emballé pcq j'ai l'impression qu'il peut y avoir à ce moment ci de notre histoire une conjugaison de générations comme il s'est peu produit dans le passé. Les Canadiens français n'ont pas d'avenir,c'est un peu comme les Acadiens au sens où on ne peut que n'être Canadien français, on ne peut pas le devenir, on l'est à la naissance, on nepeut pas le devenir par sa nationalité. C'est une minorité à qui il faut rendre hommage pour sa survivance mai qui est en voie d'extinction. C'est les Québécois qui ont de l'avenir dans la mesure où justement on définit le Québec comme étant francophone et non pas un Québec canadien français et pour le devenir où tous ont la nationalité québécoise: il faut se donner un pays. (Percée phénoménale des Québécois dans le milieu des affaires.) Je me réjouis de l'accord de libre-échange qui va atténuer ce chantage à l'économie que le Canada anglais faisait constamment sur un Québec qui voulait s'affirmer, prétendant de cesser de faire commerce avec lui. Dans un contexte de mondialisation des échanges , c'est une menace dérisoire.

PW Message?

LH Je rêve d'un jour où il y aura une femme ou un homme qui sur les ondes de la télé et de la radio, pourra dire: Québécois où que vous soyez dans le monde, réjouissez-vous. Vous avez enfin un pays. Je crois qu'il y a là une sorte de sécurité qui n'est pas que collective, mais personnelle qui viendra encore plus soutenir l'entrepreneurship québécois., son goût des grands espaces parce qu'on est des insulaires d'une certaine façon et on aime le monde entier. Il n'y a rien de ce qui se passe dans le monde qui me laisse indifférente. On vit dans un véritable cocon, du fait de ne pas être un véritable pays qui a à entretenir des relations d'Etat à Etat. A l'aube de l'an 2000, la nouvelle caractéristique mondiale c'est que les peuples qui ne sont pas protégés par des Etats ont peu d'avenir. Si, on pouvait comme la Suède, jouer des rôles stratégiques dans les rapports des Etats (référence sur les contacts entre les gouvernements d'Afrique et ceux d'Afrique du Sud, et en Namibie) .Les Québécois ont toujours l'impression que de toute façon, les bons comme les mauvais coups, ne leur était jamais atribués, ce qui les amène dans une position que je critique beaucoup qui est celle de se considérer comme des spectateurs de l'univers, pour ceux d'entre eux qui sont intéressés.

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