Entrevue avec Ingrid Vallus - Regard sur son spectacle de danse «Le reste des vagues»

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Ingrid Vallus - Le reste des vagues

Du 26 au 29 novembre, la danseuse et chorégraphe Ingrid Vallus nous livrera un spectacle intime où mouvements et temps se combinent pour former une œuvre invitant à l’introspection. Le reste des vagues est le dernier volet d’un triptyque dans lequel Ingrid explore l’entre-deux sur une scène étroite invitant des gestes organiques.

Un temps pour se ressourcer

Qu’est-ce que le temps – cet instant où tout chavire? Ingrid Vallus nous invite à observer, à travers sa chorégraphie, le temps qui passe – ce temps qui, à tout moment, nous fait basculer de la paix à la guerre, de la haine à l’amour. « Souvent imperceptibles et insidieuses, ces lentes mutations peuvent mener au plus grand des renversements. »

La respiration qui calcule le temps qui passe représente un point d’ancrage, un instant où nous nous demandons « Comment parcourir ces petits moments invisibles où tout est possible? » L’artiste convie le spectateur à une rencontre intime.

C’est vraiment un adon que je fasse ce show sur le temps alors qu’on est dans cette période étrange.

— Ingrid Vallus, danseuse et chorégraphe

Entrevue avec Ingrid Vallus

Tu as organisé une campagne de sociofinancement pour ton spectacle Le reste des vagues. En l’espace de 24h, tu avais déjà largement dépassé le montant nécessaire pour financer ton projet. Comment te sentais-tu devant une si bonne nouvelle en temps de pandémie?

Moi, j’étais vraiment pas vendue à l’idée du sociofinancement. J’avais fait un spectacle à Tangente il y a trois ans pis j’aurais jamais osé le faire. Je me disais « Pourquoi les gens vont-ils me donner de l’argent pour que moi, je crée mon spectacle? » Pis là, finalement, avec l’aide de Tangente, je l’ai fait. J’étais vraiment étonnée en fait du soutien que les gens apportent, que les gens soient prêts à contribuer à finalement t’aider à mettre ta vision, ta démarche en œuvre. J’étais complètement surprise.

Ça devait te faire comme un peu un baume sur les cœurs, en plus dans les circonstances actuelles.

Oui vraiment. C’est vraiment exceptionnel! Je pensais vraiment que ça fonctionnerait pas ou que j’arriverais peut-être pas à atteindre le montant. Je le faisais plus pour me mettre un petit défi. Mais ouais, ça met un baume sur le cœur. Des fois, on fait de l’art et des fois, la danse contemporaine, mes ami(e)s et les gens que je connais, c’est pas forcément une forme d’art qu’ils connaissent beaucoup ou qu’ils vont voir. Et puis là, finalement, tu vois qu’ils soutiennent quand même ma démarche, mais c’est pas forcément quelque chose qui leur parle énormément. C’est très touchant.

C’est génial autant de retours comme ça sur ton projet!

Tangente nous offrait une petite formation avec La Ruche pis moi, j’étais vraiment réfractaire et c’est surprenant parce qu’ils nous montrent dans pleins de domaines différents. Dans les arts, souvent les gens réussissent pis nous, en danse, on demande des petits montants contrairement à d’autres disciplines puis il y a beaucoup de gens qui réussissent à dépasser leur espérance. C’est surprenant en fait. C’est une belle façon de voir le financement des arts aussi.

Ça fait vivre des arts et ça rejoint les gens. Ça montre qu’il y a un besoin pour l’art, qu’on ne devrait pas couper dans la culture.

Oui, tout à fait!

Qu’est-ce qui t’a inspiré à créer une chorégraphie sur les vagues – la grande mutation que peut avoir un petit incident dans nos vies?

J’ai fait mon deuxième solo Féral quand j’ai performé à Tangente en 2017 puis, après ça, j’étais vraiment dans une lancée. J’ai dépassé la quarantaine pis j’étais beaucoup en réflexion par rapport au temps, par rapport au vieillissement aussi parce que les gens autour de moi vieillissent, forcément et moi je vieillis. Puis, c’est vraiment plus un questionnement par rapport au temps qui passe pis à mon rapport au temps qui passe et aux transformations qu’on vit. La vie, le temps, c’est des transformations constantes qui nous emmènent vers une fin ultime. Comment on voit finalement ce temps qui passe, ces transformations et comment est-ce qu’on est capable de les vivre et de les appréhender ces transformations silencieuses constantes? Donc, c’est vraiment un début de réflexion par rapport au temps, au vieillissement. J’ai lu un livre d’un philosophe français, François Jullien, qui s’appelle Les Transformations silencieuses puis c’était en parfaite adéquation avec ce qui me trottait dans la tête et ça m’a lancé dans mon processus de création.  

C’est super intéressant comme sujet je trouve. En plus, je ne vais pas voir souvent des spectacles de danse alors ça m’intrigue encore plus!

Quand j’ai commencé à créer, j’étais comme « C’est quoi cette drôle d’idée de vouloir parler de l’entre-deux, de ce qu’on voit pas, du temps. Comment tu vas faire ça exactement? » C’était un peu un défi finalement dans le processus de création de parler de quelque chose qui est un peu intangible, mais on va voir si certaines personnes le voient. On va voir ce que ça évoque.

Ingrid Vallus

Le spectacle devait avoir lieu en avril dernier et, à cause de la pandémie, il a été reporté pour le mois de novembre. Qu’as-tu fait pendant ce temps sur le plan artistique? As-tu pu poursuivre ton travail, faire évoluer ton art?

C’est très bizarre, mais j’ai pas fait grand-chose en fait. Quand l’annulation est arrivée, c’était décevant, mais c’était compréhensible. Après, on n’a longtemps pas su si on allait être reprogrammé donc j’étais plus dans une sorte de temps étrange. Je n’ai pas travaillé sur le projet pendant vraiment plusieurs mois jusqu’à ce que je sache que j’allais être reprogrammée. J’ai un autre projet qui a pas beaucoup avancé qui est plus un court-métrage chorégraphique pis après, Tangente m’a reconfirmé que j’étais programmée donc je me suis replongée dans Le reste des vagues.

Mine de rien, la pandémie, le confinement je ne pensais pas que ça aurait un effet sur moi ou sur ce projet-là, mais ça en a eu un. J’ai quand même revisité pas mal le projet chorégraphique. Pendant le confinement, je voyais des gens qui apprenaient plein de trucs, qui faisaient du pain, qui ont profité de ça pour apprendre, pour s’enrichir pis moi, j’ai eu l’impression que c’était plus un moment d’attente en fait. De savoir ce qui allait se passer. Je dis que j’ai rien fait, mais je pense que ça a nourri quand même beaucoup ma réflexion par rapport au temps même si c’était inconscient.

Puisque tu as arrêté de travailler sur ton œuvre, à un certain point, tu as un regard nouveau en revenant dessus – un regard complètement différent qui prend un sens complètement différent aussi avec le temps qui passe et le fait d’être enfermé(e) chez soi.

Il y a tout un questionnement sur ça. Par exemple, je sais pas si ce spectacle va avoir un public ou pas de public. Maintenant, je le vis bien, ça va, mais à un moment donné, je me suis posé beaucoup de questions. L’idée du rapport au public en salle, pour moi, c’est vraiment quelque chose de précieux, de très important pis soudainement, avec le confinement et la fermeture des lieux… On dirait que tout ça, ça a été remis en question. Je me suis questionné, je me suis dit « Mais finalement, peut-être que c’est pas important tout ça, tout ce qu’on fait. » Alors que j’y crois profondément. Je passe une partie de ma vie à travailler avec des artistes que je soutiens de différentes façons. Je trouve que ça m’a beaucoup questionné aussi sur ça. Même là, si les spectacles ont lieu, est-ce que je prends pour acquis que les gens vont vouloir venir me voir?

Après, même si tu as quatre personnes qui viennent, c’est déjà ça. Tu fais de l’art et c’est pour que les gens le voient et se comprennent, pour se relier aux autres.

Tout à fait. Je serais ravie même s’il y a que quatre personnes. Après, c’est pour parler aux gens, pour communiquer. Avec Tangente, on en avait parlé. On ne savait pas à l’époque au début combien il y aurait de spectateurs dans la nouvelle configuration de la salle pis aussi combien de personnes vont acheter des billets. Moi, je lui ai dit tout de suite « Peu importe qu’il y ait dix personnes, cinq personnes, quarante personnes… Pour moi, c’est tout aussi précieux. » Le spectacle, tu le fais pour la personne qui est là pour être en communication avec toi ce jour-là.

Le reste des vagues est le dernier volet d’un triptyque que tu as entamé en 2015. Quels étaient les deux premiers volets de ton œuvre? Dans quel contexte ont-ils été présentés et comment le public les a-t-il reçus?

J’ai étudié en danse et j’ai longtemps été cachée. J’ai commencé mon premier solo, je l’ai créé en 2015. C’était un solo de quinze minutes, ça s’appelait Nos ombres pis c’était sur ce qu’on cache à l’intérieur de soi et qui nous forme, mais qui est caché en nous. Je l’ai présenté grâce à une de mes amies danseuses avec qui j’ai travaillé longtemps, Marysol Gagnière à Sherbrooke, devant un petit public. C’était mon premier solo, c’est la première création que je faisais. La réaction a été bonne.

C’est avec ça après que j’ai approché Tangente et j’ai créé mon deuxième solo qui s’appelle Féral qui a été présenté en 2017. J’aime un peu ce qui est caché en nous, ce qui nous façonne, mais qui n’est pas forcément évident. Et ça, c’était un peu sur l’animalité en nous pis la ligne un peu fine entre notre animalité et notre humanité. Donc ça, c’était un solo de trente minutes que j’ai présenté à Tangente et j’ai eu vraiment de commentaires qui m’ont beaucoup touchée de personnes de mon entourage ou d’amis d’amis – de personnes que je ne connaissais pas qui ne connaissent pas très bien la danse contemporaine ou pas du tout puis qui ont été touché par ce solo-là. J’ai eu que des bons commentaires. Pour moi, c’était un spectacle important. C’était mon premier spectacle présenté à Tangente, à Montréal, devant mes pairs aussi pis devant un public plus nombreux que ce j’avais fait avant. J’ai eu des très bons retours et ça m’a encouragée pour la suite.

Quand tu danses sur scène, comment te sens-tu? Est-ce qu’il y a une différence pour toi entre danser devant un public et danser seule dans un studio? Quelle formule préfères-tu?

C’est complètement différent, mais c’est sûr que danser pour le public. Moi je suis extrêmement timide et j’ai beaucoup de tract donc ça me stresse énormément pis je me demande toujours « Pourquoi je fais ça en fait? Les gens vont pas aimer ça… » C’est toujours une épreuve un peu à chaque fois pis en même temps, c’est la plus belle chose! C’est incroyable d’être sur scène devant des gens avec qui tu es en communication pendant trente minutes ou une heure. C’est quand même exceptionnel. Je le vis avec beaucoup de stress, mais en même temps, c’est une expérience qui est vraiment très particulière.

J’adore danser chez moi toute seule, j’adore danser en studio toute seule, mais l’expérience avec des gens à qui t’essayes de parler en fait c’est vraiment précieux, c’est vraiment magique. La preuve c’est que j’y retourne quand même!

Je comprends totalement ton regard vis-à-vis le tract. Quand tu le ressens, tu es stressée, mais ce tract-là, c’est ce qui nous fait vivre.

Tout à fait. Des fois, tu le fais quatre soirs pis il y a un soir où le tract l’emporte un peu. Avec Le reste des vagues, ce que j’essaye aussi de faire, c’est vraiment de travailler, d’être dans l’instant. Un moment donné, il y a quelque chose dans le spectacle où j’essaye d’être vraiment présente humblement avec les gens qui me regardent. Le tract, ça fait que tu es présente, t’es dans le moment de ton stress. Des fois c’est moins heureux pour la performance parce que tu es un peu moins dedans, mais c’est sûr que ça fait partie de ce qui pousse beaucoup de gens à être sur scène. Tu as l’adrénaline.

Pour vous procurer des billets pour le spectacle Le reste des vagues d'Ingrid Vallus, cliquez ici : https://tangentedanse.ca/evenement/ingrid-vallus/.

Crédit photo : photo prise par Josée Lecompte.