Entrevue avec Andréane Le May – Prendre racines tout en musique

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Andréane Le May

Après avoir passé six ans en France à faire des tournées et des projets tout en musique, l’auteure-compositrice-interprète Andréane Le May revient à ses racines, au Québec, où elle nous présentera le 23 avril prochain son nouvel EP intitulé Racines.

Pour souligner l’occasion et en savoir plus sur l’artiste, je me suis entretenue avec elle afin de discuter de ses projets à venir, de la pandémie ainsi que de sa vie entre deux continents.

Entrevue avec Andréane Le May

L’album et son histoire

Quelle est l’histoire que raconte l’ensemble des pièces dans Racines?

Ce sont des morceaux qui ont été écrits à gauche à droite, dans des pays différents, à des années différentes dans les dernières années où j’ai été très nomade. Il y a deux des morceaux – Faire mentir les étoiles et Faux départs – qui ont été écrits quand j’étais en Californie où j’ai vécu trois mois tandis que Le silence – je parle de la musique principalement, car les paroles ont été retraduites l’année passée avec Andréanne Muzzo. Donc deux pièces ont été créées en Californie, une quand je me suis installée à Lyon et deux autres quand j’étais en Italie en 2013-2014. C’est un peu des morceaux des dernières années où j’étais très mobile et je cherchais à me poser sans vraiment réussir à le faire.

C’est drôle parce que le EP d’avant c’était Take me away et j’étais un peu dans l’extase de partir, d’être à gauche à droite, d’être dans la découverte et là, c’était plus de recueillir les morceaux qui représentaient un peu mes besoins plus récents, de regarder les dernières années et de me dire « J’ai envie d’autre chose ».

Est-ce que tu préfères jouer d’un instrument, chanter ou mélanger les arts?

Je pense que c’est l’écriture de chansons en soi. Je pense que la voix c’est mon instrument principal et j’ai toujours été un peu mal à l’aise à me considérer musicienne. C’est drôle, mais ça m’a pris du temps pour me sentir à ma place. Je ne me sentais pas pianiste ni guitariste ni trompettiste. Il y a tellement de musiciens talentueux autour de moi qui maîtrisent leur instrument que j’ai toujours eu du mal à me considérer une musicienne. Je suis vraiment plus une créatrice avec mes vidéos maison et je suis toujours en train de bricoler avec le peu de choses que je sais et de créer ce que je peux à partir de ça, mais sans me sentir en maîtrise avec un instrument plus qu’un autre.

Andréane Le May

Comptes-tu faire un lancement virtuel pour ton EP « Racines » qui sort le 23 avril?

Je ne sais pas encore parce que c’est compliqué. Je suis revenue au Québec et les musiciens avec lesquels j’ai travaillé pour cet album-là sont en France. J’aurais vraiment aimé ça, mais il y en a un qui est en Suisse et les deux autres sont en France. Je vais peut-être faire quelque chose en mode acoustique avec des musiciens que je connais ici, mais encore une fois, ça va dépendre des restrictions. Je ne pense pas faire un lancement toute seule parce que, comme ça à l’écran, j’ai l’impression que ça perdrait une peu de son sens. Les arrangements sont tellement riches avec ce que les musiciens ont apporté sur l’album que je préfèrerais attendre et faire quelque chose plus tard dans l’été ou à l’automne. Si c’est possible de faire quelque chose avec eux à ce moment-là, j’aimerais présenter de quoi en live, mais sinon, j’hésite encore.

Ce n’est pas évident pour les artistes. Même si tu joues devant un écran, si tu n’es pas habituée, ce n’est pas évident de présenter son art sous forme de vidéo.

Oui. Tu as envie de le faire parce que tu veux présenter de quoi à ton public, tu as envie d’être là. C’est un moment où il se passe de quoi alors tu te dis que tu devrais faire de quoi et en même temps, je ne veux pas non plus faire quelque chose pour faire quelque chose. Je veux qu’il y ait un sens, que ça représente le projet!  

Pour l’instant, je vais faire des petites vidéos maison et ça ira peut-être à plus tard avec les musiciens quand je vais les retrouver. Il y aura peut-être une surprise dans un mois.

Inspiration, création et musique

Quelles sont tes inspirations et tes aspirations dans ta création?

Les inspirations, il y en a beaucoup. C’est sûr qu’il y a des artistes qui m’inspirent dans leur démarche. Joni Mitchell, je la mentionne souvent, mais c’est parce que toute sa démarche m’inspire. Je trouve que c’est un tout cette artiste-là. Elle, c’était une musicienne. Elle maîtrise son instrument, sa voix, son écriture. Elle m’a beaucoup inspirée et elle a été une touche à tout dans les styles musicaux – autant du jazz, du folk. C’est une artiste inspirante. Après, dans la soul, il y a des artistes qui m’ont bien inspiré. Dans les artistes émergents qui m’entourent, je regarde mes amis. Je trouve que l’industrie musicale est tellement en transformation qu’on cherche des nouvelles façons de faire les choses et les gens qui m’inspirent sont ceux qui sont autour de moi et qui trouvent des façons belles de se démerder. C’est surtout ça qui m’inspire.

Pour les aspirations… Avec cet album-là, c’est un EP pis un mois après il y a un album complet qui sort en anglais de dix morceaux. Ils sont les mêmes, mais en anglais. Donc, c’est les racines de ce EP-là et l’album va s’appeler Roots. J’aspire à revenir vers ma langue maternelle donc vers le français que j’avais délaissé beaucoup pour aller vers une musicalité qui me plaisait plus dans le répertoire anglais. Donc j’aspire à revenir à mes racines, à réécrire en français et à y prendre plaisir en restant dans une musicalité que j’aime et que ça me fasse moins peur. On dirait que j’avais peur de ne pas être à la hauteur de me replonger dans le français.

Je te comprends. C’est pas évident écrire en français.

Non c’est pas évident, mais en même temps, quand tu t’y mets, c’est tellement plus agréable. J’ai vraiment pris plaisir à réécrire ces morceaux-là en français pis dans une collaboration c’est comme si ça m’a enlevé un poids. Ça a été vraiment plaisant avec Andréanne Muzzo. C’est dur de trouver quelqu’un avec qui ça fit pour écrire. Là, ça a tellement cliqué que ça m’a donné envie de continuer à faire des collaborations sur l’écriture et à continuer de replonger dans la langue française. J’espère avec les années toujours continuer à approfondir, que ce soit dans la langue ou dans la musique aussi. D’aller chercher des choses qui sont toujours au plus vrai de moi. Tu as envie que ça marche et plein d’aspects à vérifier surtout quand tu es dans l’autoproduction pour que le projet avance. J’ai envie de constamment continuer à creuser cette profondeur artistique là, d’aller vraiment continuer à approfondir les choses que je veux dire finalement.

Tu as tracé ta route en tant que musicienne en passant de la France au Canada. Qu’est-ce que tu retiens de tes années en France? Est-ce que tu es heureuse de réaliser ta musique au Québec ou l’Europe te manque?

Je suis vraiment très contente d’avoir fait ces années en France. Je suis rentrée l’année passée. En temps de pandémie, c’est vraiment particulier alors oui ça me manque, mais je suis beaucoup plus contente d’être ici auprès de ma famille, de mes proches. Ça a beaucoup plus d’importance tout ça que tout le reste. En ce moment, il y a des choses comme d’aller explorer ou de vivre des expériences incroyables qui ne sont pas nécessairement mes priorités. Je suis plus dans les petites choses du quotidien et la pensée à ma famille.

Quand je suis partie en Europe, je devais rester juste un mois en Italie. Finalement, d’une opportunité à l’autre, je suis restée huit mois en Italie. Après ça, j’ai rencontré un gars, je suis tombée en amour et je suis allée m’installer en France. Alors j’ai laissé un peu la vie me guider et j’ai été très instinctive. Ça m’a grandi énormément. J’ai trouvé ça difficile pis en même temps, j’ai vécu tellement de choses là-bas qui me permettent de revenir ici avec une certaine fierté de ce que j’ai accompli. Je suis vraiment contente de pouvoir garder les liens là-bas et continuer à avoir des projets d’un océan à l’autre. J’espère que ça va rester comme ça pour le reste de ma carrière ou de ma vie, peu importe. J’aime ça les collaborations avec des gens d’un peu partout, mais je suis vraiment contente de revenir au Québec.

Andréane Le May

La pandémie et ses impacts

De quelle façon la pandémie t’a-t-elle affectée sur le plan artistique?

C’est sûr que la pandémie – veut, veut pas – ça a joué un rôle incroyable : je ne serais pas revenue au Québec si ce n’était pas de la pandémie, mais j’aurais fini par revenir ici. Là, je suis revenue plus tôt parce que j’ai senti que mes priorités avaient changé et c’est bien correct. Je pense qu’il faut suivre son instinct.

Sinon, je faisais déjà des petites vidéos maison. Là, on les a faits à distance avec des musiciens comme des faux lives dans le fond. C’est sûr qu’on a fait tout l’album à distance. On s’est rencontré avec les musiciens le 13 mars et tous les bars ont fermé en France le 14 mars 2020. C’est la première fois qu’on se rencontrait pis ça a cliqué! On a tout fait à distance. On a fait les deux petites vidéos à distance quand je suis revenue au Québec. Après ça, je suis revenue en France. On a fait l’album en dedans d’une semaine. On est allés dans une maison quand ça a déconfiné un peu pis que j’ai pu aller là-bas pour enregistrer. Tout le reste, on l’a fait à distance alors c’est sûr que ça a eu une influence.

L’album a pris beaucoup plus de temps. On a voulu faire les paroles en français, mais là, la garderie de mes collaborateurs Andréanne et Nicolas était fermée à cause d’un cas dans la garderie de leur petite alors je ne pouvais pas aller les voir. Ça a entraîné toutes sortes de petits pépins comme ça, mais finalement, c’était bien parce que ça nous a mis un peu au ralenti et ça me permettait de réfléchir. Je me suis dit : « C’est pas grave, ça prend plus de temps et ça sortira quand ce sera prêt ». C’est bien que j’apprenne à me calmer des fois.

Le sondage de l’Union des artistes montre que 63 % des membres artistes au Québec vivent une grande anxiété sur le plan mental. Que penses-tu de ces statistiques alarmantes?

C’est sûr qu’il n’y a pas que le monde artistique et je sais qu’on continue de le répéter. Je pense à ma mère qui a une école de natation et c’est aussi très difficile. Les gens qui sont dans le tourisme, quelqu’un qui vient d’ouvrir un restaurant. C’est dramatique, mais bon si on parle juste du domaine artistique, il y avait déjà une crise avant cette crise-là. C’est difficile déjà dans le domaine artistique avec tout ce qui se passe, avec le streaming… Il y a déjà des choses difficiles et il y a déjà des gros défis et en plus, l’aide est coupée!

Je ne sais pas. Je me considère très chanceuse parce que j’ai un autre job sur le côté. Si je n’avais pas cet autre job-là, je serais en grande dépression en ce moment. Je me considère chanceuse quelque part que je puisse avoir cet autre travail que je fais sur le côté sinon, je ne sais pas comment je serais sincèrement. Je trouve difficile d’avancer avec cet album-là. Je le porte avec passion, j’ai hâte qu’il sorte, je suis contente et en même temps, je me demande ça s’en va où tout ça. Je pense pas qu’on va pouvoir faire des concerts avant une autre année. J’en parle avec les musiciens; ils sont en France, moi je suis ici, l’autre est en Suisse. On s’est rencontré l’année passée, on s’est vu juste pour faire l’album et on va pas faire de concerts cet été et ça ira peut-être à l’été prochain. C’est dur sur le moral. Je ne sais pas quoi dire d’autre que c’est incroyablement triste et en même temps, c’est dur d’être optimiste même si je suis une personne hyper optimiste de façon générale.

Comment sortira le milieu musical et culturel du marasme actuel?

C’est difficile parce que tu peux pas faire de plan et quand tu ne peux pas en faire, tu dois vivre au jour le jour. On fait de la musique, mais on s’en demande pas plus. Je lisais différents articles. Moi, je suis chanceuse, je porte un projet, je peux appliquer pour des bourses, j’en ai eu une justement et j’en suis très reconnaissante. Par contre, je pense à tous les métiers qui entourent l’industrie de la musique du live surtout et tu ne peux rien présenter. C’est leur job et là, elle n’existe pas. C’est lourd pour tout le monde. Sur le moral, sur les finances… C’est juste une période tought.

C’est la goutte qui fait déborder le vase. Soit ça te décourage carrément, tu changes de métier et tu te réorientes. J’ai fait le choix d’avoir cette sécurité financière et ça m’empêche certaines choses dans mon art, mais bon.

À l’avenir…

Quels sont tes projets à venir?

C’est difficile de savoir. Je continue de rêver et dans tous les cas, je vais sortir cet album. Dans quelques mois, je serai déjà en train de penser à un autre. J’espère être capable de faire quelques concerts l’été prochain avec les musiciens que ce soit en Europe ou à Québec. Si c’est pas ça, je vais continuer à faire des vidéos maison parce que ça m’amuse énormément. J’aime créer les formes d’art. Je vais continuer ça et continuer d’écrire en français, ne serait-ce que pour moi, penser au projet d’après et faire des collaborations. J’ai un autre projet de reprise jazz avec une amie violoncelliste chanteuse en français. Je continue à avoir des projets comme ça qui s’en viennent, mais il n’y a pas de date et c’est correct.

C’est surtout de la création en ce moment que je peux me fixer comme défi personnel et pas trop me fier à tout ce qui dépend du monde extérieur. Qu’est-ce que je peux faire chez nous sans me brûler? Je pense qu’on doit être indulgent envers soi-même ces temps-ci. On a tendance à être très exigeant parce qu’on se dit qu’on a rien d’autre à faire, mais je pense qu’il faut être très doux avec soi-même et se laisser vivre ce qu’on a à vivre. Quand on peut, on se donne un petit coup de pied pour avancer et prendre une pause quand on en a besoin. S’écouter beaucoup. Il faut faire son possible et se fixer des objectifs personnels de création. C’est ce que je me fixe pour les prochains mois!

Pour en savoir plus sur Andréane Le May, cliquez ici : https://www.andreanelemay.ca/.
Crédit photo : David Pommier.

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