Entretien avec la sagesse du rap français : Kery James

Catégories

Début de l'événement

Image

Le 11 juin 2014, j’ai eu l’occasion de discuter quelques instants avec Ali Mathurin, plus connu sous le pseudonyme de Kery James.

Dans quelques jours, tu viendras donner un concert à Montréal, dans le cadre du festival Les FrancoFolies. Quel sentiment te procure ta première participation à cet événement ?

Je suis déjà venu à Montréal il y’a quelques années. C’est une ville chaleureuse qui m’a beaucoup plu. Je suis logiquement très content de venir me produire là-bas, devant le public québécois.

Le festival a pour vocation de promouvoir la chanson d’expression française. Pendant longtemps, le rap s’est vu marginalisé au sein de l'univers musical francophone. Aujourd'hui, on constate que ce genre est de plus en plus représenté et sollicité dans les événements grands publics comme Les FrancoFolies. Cela signifie-t-il que le Rap est officiellement accepté dans la chanson francophone au même titre que les autres genres?

Il faut souligner le fait que le rap est un mouvement et un art unique imprégné d’un esprit et d’un caractère bien singulier. C’est un mouvement qui a un sens et qui constitue une alternative à la rue. Il est donc par essence différent de tous les autres genres musicaux. Cependant, s’il était controversé et marginalisé à ses débuts, le rap a su s’imposer et prendre une ampleur considérable. Toute l’industrie qui s’est développée autour de cette musique, l’argent que cela a généré et le grand nombre de disques vendus, a suscité l’attention de plus en plus de personnes et permis de faciliter sa diffusion ainsi que son développement. De cette manière, le mouvement hip-hop s’est fait connaitre progressivement et le phénomène qu’il est devenu l’a officiellement consacré comme une branche de la musique francophone au même titre que les autres styles.

Quels sont les principaux genres musicaux qui t’ont éduqué et les principaux artistes qui t’ont influencé ?

Lorsque j’étais petit, j’ai été éduqué avec la musique qui passait en boucle à la télévision. Ainsi, j’ai grandi avec la variété et la pop françaises. Mais ce qui m’a réellement touché se trouve plutôt du côté du hip-hop. Mes principales influences proviennent de l’émergence du mouvement de rap américain dans les années 80\90. Public Enemy est l’un des groupes qui m’a le plus marqué, ensuite des rappeurs tels que Big Daddy Kane, Krs One et plusieurs gros noms de cette époque m’ont beaucoup influencé.

Tu dis que le mouvement hip-hop a connu de nombreuses mutations depuis sa naissance. On entend de manière récurrente un discours nostalgique qui conçoit que le rap était mieux avant. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il s'agit désormais d'un art qui s'éloigne toujours un peu plus de ses racines et de l’esprit de ses pionniers. Quel est selon toi l'état du rap ?

D’après moi, le rap, le hip-hop, ce n’est plus ce que c’était. Je conçois que le rap originel était conscient, c’est-à-dire qu’il avait un sens et qu’il véhiculait un message sans quitter le but d’amener à une réflexion, à se poser des questions. A l’époque, le rap constituait un art bien singulier dans lequel on parlait de nos conditions, de notre vision du monde et où l’on exprimait nos revendications. On espérait ainsi éveiller les consciences. Aujourd’hui, le rap ne répond plus à cette logique et la nouvelle scène ne propose plus ce genre de messages. On observe ainsi une baisse de qualité et d’authenticité dans le rap. L’abondance de nouveaux rappeurs, je parle pour la scène française, injecte un flou et une ambiguïté au sens du mouvement et le détourne de son état d’origine, celui de faire passer un message conscient.

Au sein du hip-hop francophone, tu fais partie d'une minorité de rappeur guidés par la sagesse et qui transporte un message pacifique. Comment expliques-tu que vous soyez si peu à véhiculer de tels messages ? Est-ce que pacifisme et rap sont deux notions contradictoires ?

Je pense que beaucoup de gens associent le rap à l’argent, aux belles voitures, aux filles, à la violence… En fait à tous les clichés qui se sont emparés de cet art de rue. Ainsi, je crois que la plupart des rappeurs ont du mal à se détacher de ces stéréotypes et les utilisent aussi par soucis de crédibilité, de respect et de reconnaissance de la part de la sphère hip-hop. Dans cette logique on peut dire que pacifisme et rap sont contradictoires. Après, comme je te l’ai dit, je conçois le rap comme un moyen d’expression, un média musical sensé éveiller les consciences. Je fais donc passer le message que je veux transmettre en restant authentique. Ma vocation est celle de dénoncer les inégalités et d’apporter des pistes de réflexion en m’émancipant des clichés et en suivant ma propre voie.

Le 19 juin prochain, tu seras donc à Montréal pour interpréter ton nouvel album, Dernier MC. Peux-tu nous parler un peu du contenu de cet album ?

Je peux d’ores et déjà t’annoncer que le Dernier MC est mon dernier album purement rap. C’est un album sur lequel j’ai beaucoup travaillé et multiplié les featuring avec des chanteurs de divers horizons. On y retrouve ainsi plusieurs collaborations avec des artistes tels que Youssoupha, Médine, Corneille, Capleton, Imany ou Zaho.

Tu as donc sorti ton dernier album sous l’étiquette rap/hip-hop et cela fait plus de 25 ans que tu fais parti la scène musicale française. De l'eau a coulé sous les ponts depuis l'époque d'Idéal J jusqu'à tes albums solo, en passant par tes nombreux featuring? Avec le recul, quel regard portes-tu sur ton parcours ?

J’ai l’impression d’avoir fait le tour. Je crois que j’ai apporté ma pierre à l’édifice en participant à la scène française pendant tout ce temps. J’ai fait de mon mieux pour influencer le rap français, pour y laisser ma trace et pour satisfaire mon public, même si parfois c’était plus difficile et qu’il y a eu des épisodes compliqués. Lorsque je regarde derrière moi, j’ai fait ce que j’avais à faire et ce que j’avais envie de faire. Je suis satisfait et sans regrets.

Puisque tu as officiellement déclaré que tu allais arrêter le rap, quels sont tes projets à venir ?

J’ai entamé une tournée acoustique en 2012 dans un théâtre parisien et cela m’a vraiment plu. Je me suis senti en phase avec moi-même. Comme tout artiste, je pense avoir évolué dans mon art et aujourd’hui être arrivé à maturité. Je m’oriente donc plus vers cette nouvelle voie pour mes projets futurs.

Pour clore notre entrevue, revenons sur un événement qui a fait beaucoup de bruit dans l’actualité politique française. Dans tes textes et dans tes chansons, tu t'es toujours montré sensible et engagé face aux inégalités sociales et raciales au sein de l'Hexagone. Quelle a été ta réaction en apprenant les résultats alarmants du Front National lors des élections européennes ?

Je n'ai pas été choqué car cela fait 10 ans que je suis alarmé. Je n’aime pas du tout cette mascarade autour de la montée soit disant soudaine du Front National. Depuis des années, les médias et les politiques ne cessent d’alimenter un climat tendu au sein du peuple français. Ils n’ont cessé de nourrir un sentiment de peur et d’insécurité vis-à-vis de la banlieue et des immigrés. Tout cela s’est développé autour d’amalgames constants entre immigration, Islam, banlieues, violence et insécurité. De cette manière, la diabolisation de nos banlieues et de l’Islam a augmenté la crainte d’une grande partie de la population tout en renforçant les clivages sociaux et la division du peuple français. Au lendemain des résultats du FN aux élections européennes, que ce soit la droite, la gauche ou les médias, tous en appellent a une prise de conscience générale face a la montée des extrêmes, soit disant surprenante. Mais il n’y a rien d’étonnant là dedans. Tout cela n’est que la récolte de ce que les médias et les politiques ont semé et cultivé pendant des années.

Propos recueillis par Pierre Tran.