Entretien avec Florent Siaud, présentant sa mise en scène de 4.48 Psychose

Catégories

Début de l'événement

Image

Nous avons rencontré Florent Siaud le 20 janvier afin qu'il nous présente les grandes ligne de son travail ainsi que celui de ses co-équipièrs.es sur l'un des textes les plus redoutables du théâtre contemporain: 4.48 Psychose de Sarah Kane. La pièce sera présentée du 27 janvier au 6 février au Théâtre de la Chapelle, une création signée par la compagnie Les Songes Turbulents

La première fois que j'ai vu 4.48 psychose j'avais 17 ans, ça a eu l'effet d'une claque. Qu'en est-il de vous ?

Je n’ai jamais vu la pièce en représentation. Pour moi, le choc est avant tout venu de la lecture du texte. Sur le plan esthétique, l’écriture frappe par son caractère brillant et tranchant : entre élans mystiques, pulsions de mort et traits d’humour, elle multiplie les styles avec une virtuosité impressionnante. Sur le plan philosophique, son propos dépasse de loin la peinture complaisante de la maladie et pose des questions d’une profondeur vertigineuse : comment construisons-nous notre personnalité ? Comment concilier nos désirs avec les normes imposées par la société ? Sommes-nous assez exigeants et lucides avec nous-mêmes ? L’amour est-il la seule façon de trouver du sens dans l’existence ?

Qu'est ce qui vous a motivé à mettre en scène 4.48 psychose ?

J’avoue que je suis attiré par les textes puissants et énigmatiques. Comme Quartett de Heiner Müller, que j’ai monté en 2013, 4.48 Psychose est une pièce écrite par un dramaturge au sommet de son art. Chacun de ses fragments comporte une couleur particulière et des mots choisis avec une méticulosité redoutable. On passe de l’un à l’autre au gré d’une progression secrète, dont nous avons essayé de trouver le fil, avec Sophie Cadieux. Par ailleurs, le choix de ce texte s’inscrit pleinement dans le mandat artistique de notre compagnie, Les songes turbulents. Nous cherchons à déployer sur scène la part trouble de l’être humain : ce qu’il désire secrètement, les pulsions contradictoires qui le traversent, tout ce qui fait sa frémissante complexité au-delà de son identité civile et de ce qu’il affiche en société. 4.48 Psychose offre ce genre de voyages initiatique au cœur de l’intime.

Il s'agit d'une œuvre spéciale car l'auteure s'est suicidée quelques semaines après la fin de son écriture. Ce fait a t-il modifié votre rapport à la scène ?

L’œuvre a été écrite en 1999, quelques semaines avant la mort de son auteur. Ces circonstances tragiques ont souvent amené les commentateurs à voir dans 4.48 Psychose un testament. Or je crois que la puissance de cette pièce se situe au-delà de ce triste contexte. Durant notre travail, Sophie Cadieux et moi-même avons été constamment fascinés par la construction agile du texte, sa langue riche et imprévisible, ainsi que le champ infini des références qu’il cache. Bien plus qu’une lettre d’adieu, cette pièce est l’œuvre d’une poétesse incontournable.

Avez-vous commandé une nouvelle traduction ?

La compagnie Les songes turbulents a en effet commandé une nouvelle traduction à Guillaume Corbeil. Guillaume a notamment été très attentif aux diverses tonalités de de cette écriture, allant du comique au tragique. Cela ne l’a pas empêché de restituer avec respect la poésie des séquences mystiques du texte original. Étant lui-même auteur de théâtre, il a été particulièrement sensible aux images, aux rythmes et aux ruptures qui font la singularité du théâtre de Kane.

Comment s'est effectué le choix de l'actrice principale ?

Je rêvais d’une interprète qui n’ait pas l’air maladive et torturée, sous prétexte que le texte parle de psychose. Tout l’enjeu était de faire ressortir l’extrême variété des niveaux du texte mais aussi la vie qui, paradoxalement, s’y fait sentir. Le choix de Sophie Cadieux s’est donc imposé sans tarder. Il s’agit d’une actrice hors pair, qui dégage sur scène une force vitale saisissante. Elle possède par ailleurs un registre d’interprétation d’une étendue stupéfiante. Son extrême précision d’interprète et sa grande culture en ont fait une partenaire idéale.

Comment avez-vous choisi de représenter l'écriture fragmentaire de 4.48 Psychose dans la distribution des personnages ?

La distribution de ce texte reste ouverte car Kane n’a donné aucune indication de personnages : en théorie, on peut donc opter pour un, deux ou dix interprètes. Nous avons fait le choix vertigineux de tout confier à la même personne. La voix du médecin, que certains attribuent à un acteur, nous est rapidement apparue comme étant une voix parmi de nombreux autres interlocuteurs : l'être aimé, la mère, la société, le spectateur etc.... À partir de ce constat, nous avons tenté de voir comment cette figure parvient à se connaître elle-même en s’embarquant dans une odyssée où elle rencontre ses doubles. Sophie Cadieux rend avec une grande maîtrise la diversité de ces voix qui la traversent.