CRITIQUE - « Trois courtes pièces » de Beckett au théâtre Outremont dans une mise en scène de Jean-Marie Papapietro

Catégories:

Samuel Beckett se voit ici réactualisé. Jean-Marie Papapietro nous dit que l’écriture du dramaturge « force l’attention et l’écoute », vertu majeure de sa valeur. Distribution : Sophie Clément, Ginette Morin, Christophe Rapin, Paul Savoie.

En effet l’exigence des œuvres proposées sollicite toutes les ressources de notre attention. La première pièce « Comédie (1963) » met en scène un homme et deux femmes dont les corps sont enfoncés dans une forme conique. Abstrait. « Aucun des trois n’est conscient de la présence des autres et tous ignorent où ils sont » nous dit-on. « Chacun ne prend la parole que lorsque la lumière est braquée sur lui »; « il se tait dès qu’elle s’éteint ou passe à un autre ». La pièce raconte leur histoire d’adultère.

De l’aveu de Beckett, sa création fut une tentative de réduire l’expérience théâtrale à ce qu’elle a d’essentiel : espace-voix-corps. Le débit rapide de l’élocution soustrait à la langue l’organisation de son intention. La vitesse dans l’élocution se fait communication de sa libre-association. Je me dis parfois que l’œil est une oreille éduquée et performante en égard à notre oreille primitive, réelle, qui plonge plus loin tout de même dans la sensualité du son.

Il m’apparaît naturel que l’écriture atteigne son efficace sur scène qui serait sa lecture attendue, celle des spectateurs qui n’ont pas le loisir d’accorder la succession des réparties à leur rythme de lecture. L’expérience du livre et du théâtre diffèrent l’une de l’autre. Elles peuvent se conjoindre sans perdre de vue limites et possibilités de leur spécificité propre.

La pièce qui suit « Berceuse (1981), très belle et suggestive à la mise en scène reste aussi près de la sensibilité du texte, des possibles qu’il recèle tout comme ce qui met en défaut la vaine clarté de l’expression si on lui accorde un surcroît d’attention, j’oserais… créative. Une femme vieillie avant l’âge, assise dans sa chaise berçante et…

La troisième pièce, « Catastrophe (1982) » vaut à elle seule le déplacement. L’absurdité angoissante qu’elle suscite n’a d’autre effet que de provoquer le rire libérateur. Beckett l’a créée au Festival d’Avignon pour soutenir Vaclav Havel en détention forcée par le régime communiste en Tchécoslovaquie.

L’absurdité est à son comble. Le metteur en scène qui esthétise la douleur d’un autre délibérément imaginé montre jusqu’où se farde l’indifférence. L’assistante pose des gestes qui sont des non-gestes. Elle n’est que le simulacre de sa fonction. Sa fonction est simulacre. D’autre part, on ne sait pas si le sujet anonyme qu’ils manipulent fait figure de comédien devant servir l’intention de la pièce, ou plus directement d’un humain dont on dispose à souhait.

De toute façon, l’angoisse ob-scène qu’il communique ne permet pas de trancher s’il s’agit du pur frisson de l’oppression, que ce soit l’humanité blessée, réelle, d’un comédien dans le rôle qu’il tient ou l’humanité blessée d’un inconnu, d’un anonyme, qui tiendrait son propre rôle. Peut-être même s’agit-il de l’évanouissement du sujet face à l’irrépressible mise à distance de la représentation dans la vie comme au théâtre.

On ne connaît pas le récit qui préside à cette fin. En définitive, il arrive toujours « quelque chose » dont nous ne connaissons pas les tenants et les aboutissants.

« Trois courtes pièces » de Beckett au Théâtre Outremont 19h30

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

Partager

Facebook icon
Twitter icon
Instagram icon