CRITIQUE : « Traces d’étoiles » de Cindy Lou Johnson au Monument-National dans une mise en scène de Tania Kontoyanni

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« Une jeune femme en tenue de mariée fait irruption, en pleine tempête, dans l’abri d’un homme vivant en ermite en Alaska. Isolés au milieu d’un « white-out », leur contact obligé révélera les traces que la vie a laissées sur eux ».

Voilà pour l’argument de la pièce. La compagnie de théâtre « Théâtre Huitième » nous propose cette production. Au Monument-National on entre dans la petite salle où a lieu la représentation. Une fraction de temps les yeux veulent s’accrocher au lieu de la scène. En mon fort intérieur je me dis que les comédiens auront à défendre un texte, à trouver appui sur un texte pour nous retendre à tout le moins l’essentiel espace- imaginaire. Mais quel espace, quel texte!

La parole ramène sur elle toutes les virtualités de l’espace et du temps. On ne prend pas les mots à l’oreille, mais directement à la bouche des comédiens qui nous font croire à cette histoire comme à leur chair. Entre magnétisme de la charge corporelle des mots et fascination pour l’esprit de la représentation.

Ces deux êtres que le hasard a réuni se tiennent sur un ligne de rupture- deux solitudes en sens inverse si on veut- l’un dont la solution d’isolement en Alaska ne parvient pas à surmonter la relation la moins impliquante qui soit, la nature morte d’un objet qui balise et surgit du monde de son ermitage, et l’autre dont le mouvement aveugle de sa vie escamote sa vraie relation à l’être. Elle pratique une fuite en avant, condamnée à voir se déchirer l’image sécurisante de sa fuite contre sa peur de vivre. « J’essayais juste de conduire sans m’écraser contre le pare-brise ou l’espace » dira-t-elle.

L’homme, pour sa part, est blessé jusqu’à son rapport irréductible au monde qui pose la réalité subjective de son incarnation : il est diaphane à lui-même. Les objets sont connotés des blessures qu’il porte en lui. Blessé tellement il l’est, que pour recevoir quelqu’un par-delà lui-même, il doit retrouver d’abord un « être-avec » originaire. Les chaussures, comme solitaires, de la mariée, à distance de main, rempliront un rôle salvateur dans l’espace de communication qu’elles vont étendre entre lui et la femme arrivée de façon impromptue depuis l’Arizona, quelques jours plus tôt à la faveur de la nuit.

Sans sortir de son ermitage, cet homme dans les derniers retranchements de sa réclusion par l’augure de cette rencontre avec la femme inconnue recommence à « habiter » sa vie. Sans subterfuge possible, chacun d’eux dans la proximité irréchappable de l’autre devra laisser transparaître le vrai visage de ses peurs et y faire face.

La prestation littéralement « hallucinante » à observer de Jean-Sébastien Chartray et de Mathilde Lavigne sur le plan d’une re-connaissance introspective arrivent à retendre toutes les subtilités affectives et psychologiques de ce registre, à les maintenir dans la cohérence du sensible- je veux dire sans s’effondrer sous le jugement des sens. La qualité de la mise en scène et de la direction des deux comédiens par Tania Kontoyanni donnent un cœur à l’improbable : la solitude farouche de deux écorchés est conjurée.

« Traces d’étoiles » à la Balustrade du Monument-National jusqu’au 8 mars 2008

Collaboration spéciale
J.-S. BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

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