CRITIQUE - Santiago d’Hélène Robitaille mis en scène par Soldevila au Théâtre d’Aujourd’hui

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« Jacquot, un voleur de grand chemins, surgit un soir près du feu que vient d’allumer Jehan. Le jeune pèlerin, qui revient de Santiago, devine sans peine le mal de vivre qui ronge Jacquot et lui offre la chance de recommencer toute sa vie, d’abandonner le métier de bandit : Jacquot refuse et tue Jehan, regrettant aussitôt son geste en s’enfuyant.

Un groupe de pèlerins, le lendemain matin, trouve le cadavre de Jehan et l’enterre : parmi ceux du groupe, Ambrosio et Marta. On se remet en route après l’enterrement et, le soir, on arrive près d’une clairière où s’est réfugié Jacquot. Le brigand mal en point, invité à partager le repas des autres, réalise qu’il boit le vin de ceux qui ont retrouvé et pris soin du cadavre de Jehan.

Parce qu’il éprouve de l’intérêt pour Marta, parce qu’Ambrosio le persuade de les accompagner quelques temps, Jacquot se joint au petit groupe qui se rend à Santiago ».

J’ai aimé Santiago- la pièce. La lumière à l’éclairage se fait transparence et arrive à suggérer ce qu’on en veut, et quelque chose de plus. On trouve à la musique marquant la marche du temps, cette même ouverture et transparence- aérienne. L’écriture sobre, laconique d’Hélène Robitaille, dramaturge, en dit assez par ce vers quoi elle fait signe pour nous permettre d’imaginer cette irréductible finitude et humanité des personnages dont les comédiens partagent le tressaillement d’entrailles. Si bien que le silence dans son écriture n’est pas aporie ou le signe d’un manque, mais relation.

Le jeu des comédiens est juste même dans le paroxysme, paroxysme de la culpabilité par le meurtre, de la quête d’une assomption ou d’une rédemption par le pèlerinage, et paroxysme de leur relation au monde dans le dénuement du sentiment jamais tempéré, jamais affecté. La compagnie de théâtre Sortie de secours « a décidé de mettre en lumière quelques émouvantes tentatives de l’Homme pour joindre l’intime et le céleste ». « On a eu envie d’aborder avec beaucoup d’humour des questions plus philosophiques et métaphysiques », nous informe-t-elle.

« Entre l’intime et le céleste », l’ordinaire qui est le même versant de notre condition et de notre lieu se retourne à convenance sur son apparence, jamais loin de rappeler la vision en boucle des arrière-mondes qui en escamote le monde- le devenir inéluctable vers la mort. « Santiago est une espèce de conte pour adultes. Un conte parfois cruel, mais où on voit toute la naïveté de personnages archétypaux […] », nous explique Soldevila. « On a été vidés de spiritualité » nous exprime-t-il ailleurs. Je trouve préoccupante cette approche du spirituel sur le mode de l’enchantement ou du réenchantement et en appelle pour le moins à la vigilance ou au dégrisement à titre discrétionnaire. Et plus suspecte encore cette approche si les mots utilisés, le discours tenu ne s’originent que de la vie des personnages- partis en histoire. Ici j’ai envie de répéter sur ses propres mots : « même si ce n’est pas le propos premier du spectacle, cette soif d’absolu des personnages force à réflexion ».

Nous sommes face à des personnages qui s’exposent physiquement à vivre, comme à leur vécu. S’il est vrai que la marche agit sur eux et qu’il y opposent la coïncidence de leur volonté face à l’épreuve, plus silencieusement il est vrai aussi que la marche s’insinue en eux, les éprouve à eux-mêmes par la fatigue, avec l’exigence d’une ascèse incarnée et rappelle l’acheminement vers l’idéal à la réalité plus intrinsèque du corps sensible.

J’aurais aimé saisir cette longueur de temps dans le pèlerinage, cette attente indéfinie dans le besoin, presque l’errance quand celle-ci a outrepassé jusqu’au motif même du désoeuvrement ou de la Faute dans la volonté. Nous nous ferions une autre idée des « faux pas », de nos erreurs, mais dont la hantise dès lors nous allècherait plutôt que la culpabilité qui isole, nous isole reli-gieusement ensemble.

Un « cycle d’or » est énoncé par Sortie de secours et Robitaille, donc matérialisé. La rectitude de l’espérance ( l’indécrottable espoir aussi, c’est moi qui le pense), qui veut qu’il y ait plutôt quelque chose que rien, et dont la critique qu’elle attise en contre-partie par le plus lucide désaveu simultanément ferait encore intervenir l’idée d’un don ou d’un étonnement dans la claire énonciation de sa négation, pressent-elle le tour, à l’instant redressé, de son antique infléchissement?

Comment se défaire de l’enchaînement immonde de nos peurs dans un premier temps, qui nous attache au déni fantastique de l’illusion, et se sachant irrémédiablement rêvant parce que sûrs de rien comment se confronter d’espérer l’après-mort comme vie seconde et se maintenir ainsi, dans la plénitude, de la sorte que l’aspiration à l’infini puisse ne jamais dénier notre finitude d’humain, là où l’approche se donne pour irréversible, face à un espoir si cru?

Quand la vue de l’esprit, d’une sensualité au second degré, et de ce fait éternisée, mortifiée, voit par le ciel autre chose que le ciel, disons que l’état de ce qui est spirituellement simple nous échappe par abstraction. Mais il subsiste une Ab-straction plus profonde dans la quête de l’origine des origines peut-être trop infiniment transcendante en égard à l’enveloppement du vivant pour la penser et la retrouver.

Abstraction dans l’Ab-straction qui voudrait ranimer une séparation dans l’idée contemporaine de notre Être au monde, la séparation pour nous du ciel comme origine- antérieur à la vie- avec le ventre biologique de notre temps. Anthropomorphisme. Ce qui ne saurait même être retrouvé comme oubli ici – le ciel à titre d’origine- ne peut se remémorer comme oubli de l’oubli dans la psyché. Parenthèse : est-ce ainsi qu’il faut entendre Robitaille dire avoir « disséminé » Dieu « à travers le fantastique »? Ou est-ce encore la nostalgie plus retorse dans le propos d’une pure « Nostalgique de Dieu »?

Aussi cet oubli qui porte notre existence, cet oubli inconnaissable parce que hautement indicible, est reporté spirituellement sur le plan d’un enjeu humain au mensonge intelligible ou la fabulation consolatrice. La vie, par son irrémédiable promesse, pourtant vouée à la mort est le canal de la mémoire. Vivant nous sommes déjà dans les traces d’une inextinguible disparition, je risquerais pour l’archétype : Passion. La mémoire de vivre n’a pas le recul de temps de l’immémorial : le présent imparti d’une mémoire à rebours et l’avenir survivant sont la hiérarchie sélective et intéressée de l’immémorial pour un ordre utilitaire des correspondances dans le vivant. Peut-être n’en finirons-nous jamais d’un point de vue de l’anthropogenèse de creuser ce qui se trame entre « l’intime et le céleste ».

On me dira que je me suis éloigné à l’instar des « personnages archétypaux » de leur voie « intime et céleste » qui doit cependant passer par « Santiago », en m’attardant je ne me suis pris qu’à plus de source dans l’accueil, à l’archétype de toute blessure : la mort vraie. Allez…

Santiago au Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 2 février 2008

J.-S. BOISVERT
Collaboration spéciale
jeansebb@hotmail.com
myspace.com/jsboisvert

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