CRITIQUE - « Rouge gueule » d'Étienne Lepage, mise en scène de Claude Poissant

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Rouge gueule. Brèves-sketches. Le fragment au théâtre. Que dire? On nous annonce de la provocation, le besoin de provoquer. Certains seront choqués. La plupart vont rire. Bon. Y a-t-il encore matière à scandaliser les consciences rétrogrades ou conchier la faconde des bien-pensants?

Je crois pour ma part que la provocation n’a plus aucune positivité de levier. Pourquoi? Parce que le nouveau motif collectif de l’aliénation reste une variation négative, en creux, d’une autre époque - somme toute récente (quelques décennies d’écart) – que j’allègue, où la vérité coercitive des groupes primait la singularité de l’individu. Ce nouveau motif nous avons à le débusquer de la courte Histoire. Il y eut moins que changement. Tout au plus un retournement de la perspective. Et nous pouvons l’observer aujourd’hui depuis ce point nodal où la singulière aspiration de l’individu dans la société ne peut être isolée sans voir se défaire dans l’anomie le filigrane d’une socialisation commune.

Pas d’individus sans société et pas de société sans individus. Ça s’entend. Mais on naît « donné » comme par ailleurs la Culture est un fichu de mémoire. Par imitation, par long apprentissage de soi, on répète, se répète. Sans savoir encore énoncer, dans sa langue, son don.

Tant de dévotion. À une obéissance unilatérale, sans scrupules, donc sans contrainte, il n’est pas étonnant de voir apparaître, puis d’y associer, en s’en séparant, la volonté inconfortable d’entreprendre. On suit ses inclinations, on obéit à sa loi qui n’a pas accédé à sa souveraineté, et le spectre de la liberté est la perversion.

Le politique ne vise plus le bien commun, mais à reconduire, sans légitime justification, le pouvoir par un sauf-conduit du code. Et l’individu, lui, caresse l’avantage égotiste, hédoniste – voire épidermique - qu’il soutire complaisamment au détriment de sa cause citoyenne ou d’une aristocratie de l’intelligence.

Voilà où débute la critique de ce qui devait être dit : on ne peut pas confondre la perversion, mise à jour, avec la transgression, parce qu’elle ne transgresse pas – elle trompe. Mieux : elle s’y substitue par une tromperie. La perversion du système est inscrite a priori dans la transgression pervertie, à la fois livrée au sens et au non-sens de la transgression comme perversion. Et cette perversion généralisée qui vient à l’idée, détachant l’auréole de ses formes, un mot en français en recoupe le centre moyen : la provocation.

Réduisant encore le noyau dur de cette logique, la perversion du système annule la transgression pervertie, le renforçant alors en un indépassable rapport de provocation. L’économie de la perversion devenant le règne réduit de l’un. Cet état de fait surpris ne consacre pas même, illico, fugitivement, une dictature anonyme de tous. Ça use. Ça vise plutôt, par sa procédure, au maintien de rien, à l’absence, éloquente, vindicative, car le manque de consistance, de part et d’autre, ne se réjouit pas du masque – qui ment?- mais de pires abandons.

En deçà de cette problématique apologétique de la provocation dans « Rouge gueule » se trame une « ob »-scénité tonifiante du discours que l’on sent au caractère irruptif d’une syntaxe frondeuse ne se refermant pas sur l’image proférée, décriée à la gueule, d’une allusion à la sexualité, et qui sera pleinement révélée par le tact de l’interprétation des comédiens – tous convaincants.

Là où on ne voit qu’une aporie du dialogue entre les personnages – ou soliloques à l’adresse inconnue –, un langage interstitiel depuis l’anonyme s’invente à tâtons plus que ça ne bredouille, formant puis établissant le lien d’un « comme si » pas encore tout à fait intelligible d’une compréhension mutuelle à demi-mot, mais certainement d’une intelligence créatrice de la limite. D’un déliement libre, d’un souffle allégé en bouche, « Rouge gueule » est l’inavouable rouge-gorge.

Le besoin de créer, d’un aveu tout ludique qu’il soit, se rappelle à sa juste nécessité depuis la blessure d’une insuffisance ou d’un affront de naissance qui a donné mouvement aux premières tonalités de l’impromptu et orienté l’affirmation d’une différence. Pour l’exercice de l’humilité qu’on se le tienne pour dit : toute la sagesse du monde ne pourrait jamais remplacer, au potentiel, le regard neuf d’un nouveau. Vas-y mon gars.

Avec : Alexandre Agostini, Michel Bérubé, Anne-Élisabeth Bossé, Annette Garant, Maude Giguère, Jacques Girard, Hubert Lemire, Jonathan Morier, Daniel Parent, Mani Soleymanlou.

Mise en scène : Claude Poissant. Assistance : Catherine Lafrenière. Scénographie : Guillaume Lord. Costumes : Marc Sénécal. Accessoires : David Ouellet. Éclairages : Erwann Bernard. Conception sonore: Antoine Bédard. Maquillages : Florence Cornet.

Jusqu’au 14 novembre 2009 à l’Espace Go. Supplémentaire le 14 novembre à 20 h

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT