CRITIQUE : Rhinocéros de Ionesco dans une mise en scène de Jean- Guy Legault au TNM à Montréal

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"Une ville est bouleversée par la métamorphose de ses habitants en rhinocéros. La soudaine apparition d’un premier animal bête et cornu provoque la stupeur et occupe la conversation de Bérenger, un employé de bureau timide et sans envergure, de son ami Jean, avec lequel il se dispute, et d’un chœur de personnages anodins que domine un logicien aux raisonnements absurdes. […] Mais bientôt apparaît un autre pachyderme que Madame Bœuf reconnaît pour son époux, dont elle était venue excuser l’absence. Puis Jean se métamorphose à son tour en mammifère ongulé périssodactyle sous les yeux de Bérenger. Traumatisé par ce bouleversement, Bérenger découvre l’ampleur de l’épidémie de « rhinocérite » à laquelle, un moment, il aspire à succomber. Abandonné de tous, même de Daisy, pourtant éprise de lui, il vacille un instant puis, s’armant d’une carabine, décide de ne pas « capituler »".

Le décor est efficace. Face à la scène comme n’importe où ailleurs, chez-soi, on se croirait dans la réelle vraisemblance des lieux. Pas moins vrais qu’au théâtre. Les comédiens sont bons. Marc Béland et Alain Zouvi, dans les deux rôles principaux, se démarquent. Les autres comédiens excellent dans leur rôle de soutien : Annick Bergeron, Luc Bourgeois, Éric Cabana, Vincent Côté, Michèle Deslauriers, Benoît Girard, Diane Lavallée, Évelyne Rompré.

« Rhinocéros » : très pertinent dans le propos, mais divertissant dans la forme. Et puisque je considère le contenu (le propos ou le fond) comme une forme qu’il faut observer au premier degré- alors comme forme qui a souci directeur de sa forme-, aussi bien dire du contenu « spécifique » en égard de la forme « générale » qu’il m’est la forme juste qui s’ajuste de sa mise en forme. On le sait, le fond est indissociable de la forme. Je veux laisser entendre par ricochet qu’une forme à l’abandon- proche du « mauvais » objet- ne se hisse pas à l’esthétique d’un contenu.

Dans la cas précis de « Rhinocéros » je dirais de façon plus juste que sa forme : « …n’atteint pas à l’esthétique d’une éthique ». À l’évidence, il me semble que c’est par la préoccupation éthique véhiculée dans l’œuvre d’art que l’attention instrumentalise une formulation plus soucieuse de la forme proposée. Plus essentiel encore, c’est pour dégager une « éthique » de l’œuvre d’art que l’attention est déplacée passionnément (étym. :souffrir avec) en lieu de la formulation, que l’attention comme forme se substitue à la formulation- dans le plus haut souci de la forme ouverte qui s’informe d’elle-même.

La pièce de Ionesco, pour n’avoir rien perdu de l’acuité de sa vision, nous signale à nouveau par le travail de Jean-Guy Legault « les pièges de l’uniformité, [l’appel à] la résistance, l’hystérie collective et la déraison idéologique. Son discours pessimiste- pour le moins dénonciateur- « affuble » toutefois sa vérité franche- et la vérité franche des personnages- du cynisme et de l’absurde dont la lecture « burlesque » reconduit le tic jusqu’à nous. Ici, il aurait fallu questionner davantage ce qu’il y a d’irresponsabilité à peine voilée sous l’indifférence hilare d’un cynisme maintenant désabusé.

Le cynisme de notre temps achève le cynisme par sa propre dérision. Auto-dérision. Entre l’action contestataire d’une prise de parole qui n’évacue pas le tact nécessaire au dialogue et le constat d’impuissance qui conduit le sentiment de solitude de la frustation à la violence, la voie du milieu a été tracée par le cynisme- quoique grinçant dans le faire-valoir personnel de l’ironie.

On sait que la forme subtile du déni, par la propension au rire qui nous distrait de son cynisme, est passée dans l’idée même d’émancipation- corollaire d’un « lâcher prise » qu’on aurait pu croire plus véritablement enraciné dans l’instant, mais qu’on associe dès lors souvent à la « fuite en avant ». Pernicieuse Modernité où l’arrogance de la routine logique, qui a son équivalence négative dans le cynisme par la soupape du rire, évacue la lenteur du silence qui la questionnerait plus en profondeur.

L’Histoire se répète, d’hier à aujourd’hui- drôle d’acheminement- pour parvenir à déterminer si nous sommes davantage émancipés, affranchis de l’ « absurdité tragique » qu’aliénés par l’ « absurdité burlesque » qui la suit logiquement. Il fut certainement un temps où le cynisme et l’absurde eurent une vertu transgressive. Il faut toutefois toujours se rappeler ce qu’il y a en œuvre de déni ou de violence refoulée dans le cynisme car cette violence fait retour sous l’espèce de l’absurdité où le rire d’une chaleur d’être avec nos prochains annonce la dérision de l’indifférence avec ceux-là même avec qui le rire impuissant dans l’échange nous a préservés du ressentiment.

Les protagonistes de « Rhinocéros » ne manient pas, ou peu, le trait cynique ni l’absurdité; ils sont absurdes par une lecture cynique de l’écrit et de la mise en scène. Le texte dramatique, toutefois, conserve, par la trace qu’il est, sa proposition irréductible qui encadre la mise en scène et l’«oblige». Il es vrai, Ionesco fut l’un des dignes représentants d’un théâtre de l’absurde.

Jean-Marc Legault, à la mise en scène, aurait gagné à faire un travail de relecture de l’œuvre encore plus conséquent avec ses propres idées à ce sujet. Je le cite généreusement : « […] ma vision des choses implique que j’aille jusqu’à aménager le texte, à le prendre à bras-le-corps, à abolir des personnages, à opérer un travail à la limite de la réécriture ». Et ailleurs : « […] Malheureusement la contre-attaque prend souvent une forme violente comme si la violence était devenue le seul remède à la violence. […] Tu deviens ton propre rhinocéros pour combattre les autres rhinocéros! Bérenger finit par prendre les armes lui aussi. […], mais pour moi il est davantage un homme qui doute. Il est le plus humain des personnages de la pièce, il est rempli de contradictions et influençable. Il ne joue pas les redresseurs de torts, ne cherche pas à donner tort à qui que ce soit. Il est donc moins un résistant qu’un homme qui doute jusqu’au dernier instant. Et à travers son questionnement constant, c’est nous qu’il finit par questionner ».

Un commentaire plus loin :« Est-ce vraiment l’absurde qui hante Ionesco? N’est-ce pas plutôt la tragédie des sociétés trop facilement gagnées par le totalitarisme [ou le contrôle de la pensée]. Dire que tout cela est absurde revient à nier la part de responsabilité de tout être humain ». Avec les préoccupations de notre temps, mais dans le respect des tentatives passées, je suggère de quitter l’ami Ionesco là où il s’ « intéresse d’abord à la fantaisie, la farce macabre : autant de façons pour lui de déjouer les dictatures et les endoctrinements pervers, de mettre à nu ces mécaniques absurdes- à défaut de pouvoir les mettre en échec.

Rhinocéros au TNM jusqu’au 15 décembre 2007, avec des supplémentaires les 18 et 19

Jean-Sébastien Boisvert
jeansebb@hotmail.com
collaboration spéciale

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