CRITIQUE-«Rémy Girard enchansonne Claude Gauvreau» avec Jean-Fernand Girard dans une mise en scène de Normand Chouinard

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« Rémy Girard enchansonne Claude Gauvreau » à l’Usine C avec la musique de Jean-Fernand Girard dans une mise en scène de Normand Chouinard

Voilà un projet artistique ambitieux. Rémy Girard en fut l’instigateur, lui qui n’a jamais oublié sa première passion l’ayant animé lorsqu’on lui a fait découvrir Gauvreau. Son contact avec l’œuvre du poète-dramaturge remonte à cette époque où il étudiait le théâtre au Conservatoire d’art dramatique à Québec.

Aujourd’hui, on nous convie à un spectacle « casse-gueule » où la verve naturelle de Girard se mesure à l’improvisation automatiste que Gauvreau a qualifié lui-même dans sa pratique de langage « exploréen ». Avec celui-ci l’expérience surréaliste fut poussée plus loin à l’échelle du jeu des correspondances pour dégager une esthétique de l’abandon radicale.

On peut contester cette radicalité si on entend, au sens littéral, que « radical » renvoie à « racine » car chez Gauvreau l’espace de représentation se déplace, mais glisse, des mots vers le pur espace de leur plasticité- de l’image acoustique du signe à un seuil dans le son où la mémoire dans l’instant, amnésique en sonnant, est rappelée, au risque du pire abandon, par la frange de sa cohérence vibratoire.

Il y a chez cet écrivain un refus sinon une hantise de la répétition qui s’impose moins au sujet et par écho aux autres sujets parlants qu’elle ne se vide par sa redite, ayant pour effet contraire d’a-liéner, d’aliéner justement par l’absence de lien -qu’on ne sait plus éprouver. Et justement à l’instant parce que l’oubli même a cessé depuis plus longtemps encore d’être éprouvé. Gauvreau est celui qui ne peut reconnaître (re-connaître) l’authenticité d’un poème qu’à la gestuelle de son écriture le désaisissant de la mémoire factice vers une mémoire vive- par nécessité.

Le son dans la langue est aussi rapport à la mémoire et moins une recréation auto-réalisatrice d’une culture au deuxième degré- appelons-la Culture ou art- que l’expression d’une primitivité dont la connaissance mimétique au monde est onomatopée. C’est en ce sens qu’on peut parler de connaissance et d’expression « objectives ».

Je dois m’expliquer. Je crois que l’objectivité de l’écriture participe silencieusement, plus directement, de l’objectivité du monde. On pense à tort que la relation est arbitraire entre le signifiant et la chose qu’il désigne parce que nous avons rompu par la langue, et entretenu encore cette séparation avec celle-ci, le lien organique, sensuel, avec le monde en détournant la véritable nécessité. C’est ce que Gauvreau a soutenu jusqu’au bout de son œuvre.

Contre l’arbitraire, le poète faisait dépendre l’authenticité d’un poème du jugement de sa nécessité. Qu’on se rappelle que sa langue, souveraine, apparemment fermée sur elle-même et sur le sujet, n’est en fait que l’envers immédiat et conjoncturel d’un temps et d’une société où l’interdit dictait les mœurs et la langue commune. On voit ici que le génie de cette souveraineté fut conditionné pour une large part, donc aussi en tension avec le réel. L’écart nécessaire qu’elle a initié avec son temps n’est pas libre pourtant, ou dénué de mémoire. Gauvreau fut de son temps et une figure imminente : éminente. Ce lapsus n’a rien de manqué.

Plusieurs chansons sont très belles et mériteraient d’être enregistrées. Hormis le tour de chant, nous avons droit à une lecture d’extraits de la correspondance entre Gauvreau-Jean-Claude Dusseault. Échange épistolaire riche par son contenu qui rappelle par son intention les « lettres à un jeune poète » de Rilke. On nous fait même le plaisir de participer à un atelier d’écriture interactive.

Un grand courant tellurique traverse le corps de Rémy Girard qui nous déclame et chante les textes avec conviction et non sans une certaine bonhomie qui donne à l’hermétisme de cette œuvre exigeante une familiarité la communiquant. Une lune trône au haut de la scène pour seul décor avec des références visuelles à Magritte, à la peinture « automatiste » et au Duplessisme.

À la musique, Jea-François Girard, Paul Brochu, Claude Guay, Donald Meunier et Julie Trudeau forment cette bande de « quêteux lunaires » qui accompagne avec beaucoup de sensibilité l’interprétation de Rémy Girard. Tous les genres musicaux y passent : rock, reggae, classique, contemporain etc… J’en oublie. Toutefois dans certaines chansons, l’écriture musicale ne me semble pas être à la hauteur de l’écriture de Gauvreau. À tout le moins pas appropriée. Mais le plaisir de l’expérience dépasse largement ce qu’on peut attendre de celle-ci.

« Rémy Girard enchansonne Claude Gauvreau » à l’Usine C jusqu’au 27 avril.

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

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