CRITIQUE - Othello de Shakespeare à l’Usine C, dans une mise en scène de Marleau

Catégories:

Une nouvelle mise en scène d’une des tragédies majeures de Shakespeare – Othello- dans une traduction contemporaine de Normand Chaurette qui nous fait revisiter des textes fondateurs de la dramaturgie mondiale avec son coup de plume bien à lui. En effet, la langue est pure, dépouillée et laisse entendre un silence entre les mots qui est sensibilité. Son travail évite la traduction qui serait retorse parce que trop littérale. Il n’y a pas d’équivalence sémantique ou morphologique entre deux langues même si travailler dans le sens d’une équivalence a souci de justesse.

Nous découvrons face à langue d’autrui la même étrangeté de notre spécificité culturelle quand nous écrivons – ou plutôt on en arrive à se reconnaître face à l’autre comme étranger face à soi-même- et la sensibilité qui s’y exacerbe cherchera par la traduction à atteindre sa finesse tout à fait singulière d’un propos intime et ce souvent jusqu’à la tentation d’un moi universel, moins narcissique que tirant encore avantage de la généralisation de l’autre à travers moi. Passant d’ « équivoque » à « substitué » sur ce seuil, l’abandon de la maîtrise qui chante notre langue en propre dans la traduction se débordera aussi comme signe de sa transcendance pour laisser parler une plénitude de l’ex-pression : qui va de soi à l’autre et de l’autre à soi sans hiérarchie par la seule « vertu », dans nos langues respectives, de sons communicables qui fondent le signe de notre étrangeté en lui dévoilant le lieu de l’altérité et de la rencontre de l’autre, et où le traducteur/dramaturge se retrouve en humanité comme sujet universel de l’ « expérience ». Ainsi, la visée rationnelle de la maîtrise laisse place à la reconnaissance de l’autre qui me vient par-delà toute spécification de l’ « expérience », et préalable.

Chez Chaurette la langue a surmonté le récit, par le dialogue qu’il a pu établir d’abord avec l’ œuvre shakespearienne. Et pour Marleau la mise en scène a surmonté la tragédie. Leur lecture de ce classique me propose que notre commune confusion dans le langage qu’on se reconnaît tout un chacun n’a plus le sceau d’un malheur nihiliste, mais fonde notre capacité à communiquer et respecter. Clémence. Tempérance. On le sait, Othello parmi les autres œuvres de Shakespeare, en est une sur la jalousie qui va du rapport à l’étranger, à l’étrangeté puis l’altérité laissant les personnages à leur déconvenue et le doute paranoïque face au langage. Les mots sont l’amorce du tragique et non pas une circonstance événementielle qui viendrait faire irruption dans le cours habituel de la vie. Le sens des mots devient équivoque, secret et inocule un doute dans l’esprit d’Othello qui rompt la confiance qu’il place en autrui- à tout le moins la quiétude- avant le final tragique. Le langage devient le monstre qui pousse les protagonistes à poser des gestes coupables jusqu’à l’irréparable, que leur conscience retiendrait autrement. L’inéluctable tragique n’est plus en dehors de l’Homme, mais en lui.

« Un traître calomnie une jeune femme vertueuse. Son mari la tue par jalousie. Telle est , réduite à la trame la plus substantielle, l’histoire d’Othello »Pierre Lebeau dans le rôle de Iago est troublant. La raucité de sa voix a un charme qui voile ses sombres desseins. Cette raucité est jouée. Il insinue puis il fera croire à Othello, incarné par Ruddy Sylaire, que Desdémone son aimée, incarnée par Éliane Préfontaine, lui est infidèle avec Cassio – incarné par Vincent-Guillaume Otis. Iago est un être fourbe qui s’est d’abord perdu en lui-même. Son terrible appétit de vengeance, pour cause qu’Othello ne lui a pas accordé le poste qu’il convoitait, fait de lui en bout de ligne le personnage le plus déstructuré de l’intrigue, mais chacun d’eux a été floué. Othello encouragé par les insinuations « dirigées » de Iago ira jusqu'à tuer Desdémone. Le sentiment de la faute le suivra dans la mort.

Le décor, fortuit, est un non-lieu du théâtre et réduit à son plus simple apparat. Les éléments du décor ne suggèrent rien d’imaginaire, non. Tout est ordinaire. On croirait assister à la répétition générale précédant la première représentation ou à un vaste chantier cherchant à l’infini la voie de sa proposition. Trois murs et un texte. S’il y a éléments dans le décor c’est comme ironie du lieu. Les objets sont quelconques et ne renvoient pas à ce que pourrait en appeler le récit. À travers quelques réparties, les comédiens dans leur jeu les rangent en coulisse. Les coulisses deviennent l’extension de la scène. Tout est ramené à la nudité du langage, à sa béance qui peut en libérer les démons comme l’infiniment possible. À l’image d’Othello je crois.

« Othello » de William Shakespeare à l’Usine C jusqu’au 24 novembre.
Dans une mise en scène et adaptation de Denis Marleau. Traduction : Normand Chaurette

J.-S. BOISVERT
www.myspace.com/jsboisvert

Partager

Facebook icon
Twitter icon
Instagram icon