CRITIQUE- «Oreille,tigre et bruit» d'Alexis Martin au Théâtre d'Aujourd'hui dans une mise en scène de Daniel Brière

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« Oreille, Tigre et Bruit » d’Alexis Martin au théâtre d’Aujourd’hui dans une mise en scène de Daniel Brière

La pièce d’Alexis Martin est portée de nouveau à la scène. Écrite en 1996, Martin aime particulièrement cette pièce de son répertoire. C’est le récit d’un homme, Hubert Alain (François-Étienne Paré), animateur du Cercle de Montréal, une émission d’actualité sur le monde des idées, réunissant tout le gratin de l’intelligentsia en compagnie de quelques autres qui se font malgré eux les prête-noms des idées à la mode.

Alain devient de plus en plus conscient et obsédé par l’acouphène qui l’afflige. Un bruit de fond traverse sa vie. Sa femme (Fanny Mallette) lui demandera d’une interrogation plus profonde que la réponse qu’elle suscite : « si elle n’est pas elle-même un bruit de fond dans la vie de son mari? »

La pièce traite de l’hypercommunication tant au niveau de la diffusion que du traitement de celle-ci. Quand quelqu’un s’exprime, on a rapidement l’impression de ne plus vraiment bien savoir qui parle ni d’où ça parle quand « çà » parle. Le bruit général parasite l’intention de communication, sature la capacité de chacun à assimiler le magma d’informations qui nous ceint.

Les idées ne sont plus bien discriminées. Le règne de l’opinion, de l’opinion savante- et pourquoi pas informée- a cours au nom d’une objectivité de la source et d’une liberté d’expression. Les idées ne sont pas filtrées, ainsi se signalant, et se signifient à toute fin pratique, dans la bulle médiatique, que hors d’elle-même par un présupposé qui retourne illico à de l’aléatoire.

La pièce est une lecture de cette problématique, mais lecture qui ne se détacherait pas du constat qu’elle expose. Disons que c’est son honnêteté à défaut de se mettre intégralement en jeu. On ne nous fournit pas de réponses, toutefois le tableau dépeint est assez exhaustif. Le texte dramatique dans ses moments les plus forts campe des thématiques exigeantes, mais se précède et manque le saut intégral par un a priori de l’écriture. On a droit à de bons moments d’humour où se rencontrent la pensée occidentale et orientale.

Il n’est pas anodin que l’idée de « la mort de Dieu » jouxte celle de l’hypercommunication. Leur libre-association cache une impénétrable relation qu’il faudrait questionner depuis les prémisses du « désenchantement du monde » et de la boucle faite de temps qui nous conduit de Dieu à l’idée de Dieu. Là encore, l’Idée nous échappe. « Des mots, des mots… pas de phrases… » comme le répète un personnage de la pièce dans un à-peu-près elliptique.

Le verbe qui se fait chair ici, à travers chacun, a dorénavant toute l’apparence d’un repli sur soi par un reploiement des médias sur le langage- encore hanté de désir. Repli sur soi qui pousse au narcissisme ou aux à-coups de l’ego qui veut réintroduire l’altérité radicale du réel.

Le tigre qu’Hubert Alain croit entendre au fond de son oreille peut être compris comme une image de l’enfance qui exprime déjà par l’usage donné de la langue, par la nostalgie de son ouverture, la constitution de sa volonté en devenir étant devenue spécifique face à la pure aspiration- aspirer à…- qu’elle cherche et, cherche encore à retrouver.

Et plus tard, plus tard dans le passé de son heure et de notre heure, de notre siècle en somme, si je puis dire, l’événement médiatique se révèle être autant un symptôme d’un état maladif participant de l’expérience que l’événement à couvrir qui inscrit l’actualité. Il ne semble plus possible à Hubert Alain de faire silence sur la profusion et de sonder l’abîme envoûtant que creuse la réflexion.

Cette béance du langage le conduit hors de lui-même par un renversement d’une capacité à parler en communiquant qui le plonge, nous plonge dans une psyché collective dont l’observation ne peut plus être isolée des moyens techniques de diffusion où les vastes possibilités de communication à disposition du processus de pensée et de formation de la Culture promettent celles-ci à une accélération des échanges qui les fragmente : sorte de régression vers le futur d’un nouvel « infans ». Il y a transfert. La possibilité technique de la communication répond dans son immédiateté à l’assouvissement archaïque, sans bornes, du langage par le désir. Désir dont l’ambiguïté, telle qu’annoncée par la figure du tigre dans la pièce, est la trace de sa « redoutable symétrie » avec le poème de Blake. L’allusion au poème notoire de William Blake, grand poète anglais, est perspicace. Hélène Filion en a fait une traduction sensible.

Le travail de mise en scène et le resserrement des éclairages ne font pas apparaître de tableau général d’emblée harmonisé dans son esthétique. La scène est exploitée comme vecteur de fragments inscrivant d’une scène à l’autre le déplacement, et leur relation, soulignant la tension, non la rupture, ce qu’il y a d’irrésolu, vers un approfondissement de la limite entre espace public et un ordre de l’intime- entre rythme et lenteur.

François-Étienne Paré est convaincant dans son premier grand rôle au théâtre. Son expérience passée à titre d’animateur résonne de façon troublante dans le rôle qu’il défend et questionne chez le spectateur son dédoublement vrai. Tous les autres comédiens excellent dans leur rôle- multiple.

Distribution : Christian Bégin, Éloi Cousineau, Évelyne De La Chenelière, Patrick Drolet, Fanny Mallette.
Collaborateurs : Nadia Bélanger, Jonas Veroff Bouchard, Claire Geoffrion, Nicolas Descôteaux, Yves Labelle et John Réa (musique).

« Oreille, tigre et bruit » au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 26 avril 2008.

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

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