CRITIQUE - « Les Troyennes » adapté par Jean-Paul Sartre au Bain St-Michel à Montréal

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« Au lendemain de la guerre de Troie, tous les hommes sont morts et les femmes sont sur le point d’être données en esclavage aux plus valeureux des guerriers grecs. Elles sont à l’extérieur des remparts de la ville, aux prises avec le lourd souvenir d’hier et l’angoisse des jours à venir. Pendant qu’elles se demandent si les dieux les ont abandonnées, Poséidon les observe. Les femmes seront décimées peu à peu, le dernier enfant sera tué, la femme qui déclencha la guerre regagnera son mari et la cité de Troie sera abandonnée. »

Le texte écrit en –415 par Euripide, ancien élève d’Aristote n’a pas pris une ride. Les visages et les contextes changent, mais les haruspices de la guerre pour tout un chacun sont radicalement des oracles de mort : le sang nourricier pour les abstractions tirant les ficelles de pantins - et du lecteur qui s'y pend encore- ignorants du vide.

La boucle de ce texte, j’y reviendrai, laisse penser comment - non! - combien l’Homme prométhéen du Progrès en porte-à-faux avec le sort matriciel du monde – nature, cultures, peuples – se déresponsabilise face à son avenir, se bute en chemin au présent barré de son « advenir », sous le couvert d’une communale impuissance.

Plaise aujourd’hui à la mémoire des dieux que l’apprenti sorcier joue au dieu, intrique pouvoir et domination. Première couche de désenchantement du monde qui se clive impatiemment en une émancipation définitive où l’Homme achevant son règne sur lui-même et sur autrui ne se sera vu se retourner sur son destin foncier qu’en s’y adossant dans une indifférence égale à l’absence primitive des dieux.

L’Homme accroissant sa capacité infinie de médiation voit peu à peu la technique l’envelopper comme l’intérieur même du monde qu’il s’est créé - pour le déterminer : ce qu’on appelle depuis la techno-sphère. On assiste à la fracture prochaine, au durcissement de l’infléchissement du patrimoine anthropologique sans l’envers de l’immémorial qui a fondé sa résistance, car touchant au brassage d’une post-anthropologie où la technique n’agit déjà plus accessoirement, plus en place où elle était assignée de l’utilité qu’en a réfléchie l’Homme jusqu’à présent.

À l’instar de son antique observance des dieux, l’Homme de sa libre autonomie se découvre déclassé et à nouveau asservi à partir du plan procédural de son immanence par l’autorégulation de la techno-sphère qui s’agglutine à la valeur du temps, en blocs de temps, sapant toute eschatologie programmatique de son devenir. Son interrogation visée par la technique est à la mesure du secret à révéler d’une complète emprise dans la technique qui l’observe, qu’elle observe. Abîme qui se réfléchit sans relation propre d’un face à face, infiniment dérobé à l’interdit magique de la connaissance. Attraction matérielle : de l’hétéronomie tout glisse, s’emporte, tout colle dos-à-dos subsistant « comme » mystère et inconnu.

L’Homme a d’abord cherché l’accord avec l’ordre universel du changement et des répétitions - fût-il par le secours d’une médiation. Dorénavant, la machine a accru pour lui, et jusqu’au potentiel de l’esprit, l’efficacité ordinaire, d’une répétition hypnotique (mécanique, électronique puis numérique) qui le grise et l’oblige comme un dieu. Le travail diurne de sa vigilance dans le concert des machines est le rêve insomniaque – inéluctable quoiqu’objectif – obsédant la tranquillité du repos, auparavant sacré.

Les protagonistes des « Troyennes » actualisent l’urgence des questions recevables (identité, langue) en attisant au surplus une hantise inconnue. À leur corps défendant, ils nous communiquent une chaleur à la répulsion (les veuves de la guerre : Stéphanie Cardi, Kathleen Aubert, Chantal Simard, Émilie Cormier, Ariane Lacombe, Katherine Mossalim, Édith Arvisais, Éloisa Cervantes, Stéphanie Dawson, Sarah Gravel, Sharon James, Catherine Lavoie, Gabrielle Néron, Céliane Trudel ) de cette barbarie civilisée (Cyril Assathiany, Luc Chardonnay : soldats, Maxime Laurin : héraut) de l’immonde possibilité où tout, moins que passer pour l’Histoire, « se » passe par delà la dialectique avec la rétention critique de l’humanisme. Cette barbarie civilisée aucun héritage, si sombre fût-il, ne la vise à son encontre. Comme s’emporte le chatoiement qui leurre - et des nombreux jeux de miroirs dans la pièce, du reflet aveuglé par une technique ou artifice du divin ( Catherine Bégin : Hécube, Audrée Southière : Hélène, Sébastien Leblanc : Ménélas ) – le capital humain en ressource des civilisations, moins irréductiblement belligérantes que concurrentes entre elles, s’écoule, écume le passé qui coule, se jette à la transparence : profané du dehors - dans l’indifférence aussi affairée, plus près de nous, de la bulle médiatique le lissant.

Cette abolition à vide, à néant, de toute distance propre des faits par leur libre- association, assimile les différences sans contexte de l’information dans le cercle et le design d’une fantasmagorie sans frein à l’endroit du hasard objectif à l’écran - et depuis l’œil de la pièce, sous le regard insigne de Poséidon (Benoît Mauffette): le signe.

La mise en scène des « Troyennes » est davantage qu’un hymne à la résistance ou l’éloge en creux pour la liberté. Il semble que pèse sur l’Homme plus insidieuse déréliction face à lui-même: le détournement du réel réduit par le pouvoir spectaculaire de l’image, ou de l’information dérivée à des fins de désinformation.

Au fond d’une piscine désaffectée rappelant les remparts vaincus de la ville de Troie, les veuves. Contre les parois, leurs bras tendus vers plus haut prolongent le silence des olympiens. Leurs mains libres, un bref instant, délimitent la chaleur de murs imaginaires avant de retomber erratiques, approximatives. Au faîte du désespoir, dans ce trou subit de la mémoire ces femmes continuent à fouiller leur tragédie, « comme » à creuser l’erreur d’une disparition. « Pourquoi les dieux [respectés] sont sourds? Patrie retiens-nous! »

Assistance à la mise en scène : Camille Tougas, Décor et accessoires : Marzia Pellisier, Costumes :Amélie Séguin-Rossi, Perruque : Rachel Tremblay, Éclairages :Sonia Lamontagne, Soutien technique aux éclairages : Nancy Buissières, Conception vidéo et conduite des projections :Geneviève Boivin, Assistance à la réalisation : Alexandre Lampron, Musique originale : Michel Smith.

Jusqu’au 24 octobre 2009 au Bain St-Michel.

Collaboration spéciale
J.-S. BOISVERT