CRITIQUE : « Le discours de la méthode, d’après René Descartes » au Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal

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Pour une dernière fois à Montréal, le « discours de la méthode, d’après René Descartes », au Théâtre d’Aujourd’hui. La salle est comble. Les moyens à disposition sur scène sont rudimentaires, mais recèlent une efficace que les comédiens savent mettre à profit pour rendre leur jeu quasi transparent. On nous convie à une conception du théâtre au confluent de la pensée, du commentaire critique, du mot d’esprit et du cours magistral.

C’est exigeant dans le maintien de la cohérence et tout à la fois drôle par la démesure de cette œuvre protéiforme- mais presque un désir pour la bouffonnerie. L’idée qui consiste à nous présenter au théâtre la figure emblématique de la philosophie française René Descartes comme être de chair et de sang et non pas uniquement comme le penseur qu’on connaît et à plus forte raison par le biais de sa pensée qui l’isolerait de toute son humanité, revigore notre mémoire et notre vigilance à l’endroit de ce qui semble « aller de soi » dans l’appréhension. Le « discours de la méthode, d’après René Descartes » au théâtre questionne la Pensée, sa pensée, qui se sont posées comme évidence.

Notre mémoire collective de l’œuvre des grands penseurs éviterait ainsi sa « chosification » qu’est la pensée réifiée. Une attention portée à l’histoire mortelle d’un homme, impropre qu’elle nous semblait jusqu’alors au sublime de son acheminement, parle plus spécifiquement du vécu à quoi réfère le conditionnement de cette même pensée. Dans le cas cartésien, on comprend sous un autre jour la postérité de sa formule : « je pense, donc je suis » car on nous la redonne à lire à la lumière d’un retournement : « je suis, donc je pense ».

L’existence précède la pensée. Et il me semble que cette façon d’approcher Descartes, c’est-à-dire par le versant de sa vie, est à l’image de la pièce qui en fait son sujet et de la façon, pour la troupe de Théâtre du Sous-Marin Jaune, d’approcher l’art théâtral plus généralement. Je veux dire que là où il y a pensée, il y a vie, événement. En égard de Descartes et du théâtre. La pensée n’est pas séparée de l’existence ni de l’ordinaire.

On penserait : « il y a peut-être plus de mort dans une pensée qui se fige dans le temps en s’universalisant et en s’éternisant dans l’idée du vrai, que de mort dans une pensée encore et toujours à-venir, aveugle, qui s’énonce à tâtons, se butant au cercle du mourir dont la courbe se dégageant est à la fois le seuil ouvert de sa finitude »?. Mais on ne peut retenir longtemps cette question fondée des enjeux vitaux face au plaisir grandissant qui l’éclipse tout en la traversant. En effet, les considérations métaphysiques ou existentielles de la pensée qui cherchent leur raison sont oubliées par le goût sans justification de vivre que nous communiquent les comédiens. La performance de ce quatuor dédoublé ( Jacques Laroche, Guy Daniel Tremblay, Dominique Marier, Antoine Laprise) avec leurs marionnettes et l’entretien de Loup Bleu avec Descartes m’ « ont soufflé ». Les marionnettes elles-mêmes serviraient moins un prétexte à réfuter ou réviser la dualité outrancière du corps et de l’esprit chez Descartes qu’à révéler les « ressorts » de l’âme des marionnettistes qui se prennent à se rêver- sans « malin génie ».

Discours de la méthode, d’après René Descartes au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 décembre

J.-S. BOISVERT
jeansebb@hotmail.com
Collaboration spéciale

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