CRITIQUE - La pièce Marie Stuart de Schiller au Théâtre du Rideau-Vert à Montréal

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Mardi 2 octobre. Représentation de la pièce Marie Stuart de Schiller au théâtre du Rideau Vert. Effort louable de présenter au public une pièce de Schiller qui annonce avec Goethe son contemporain et ami le grand Romantisme allemand encore à naître à l’époque.

Bonne prestation des comédiens et bonne distribution : Sylvie Drapeau, Lise Roy, Catherine Bégin, Robert Lalonde, Jacques Girard, Émile Proulx-Cloutier, Jean-François Casabonne, Jean-Louis Roux, Frédéric Desager et Vitali Makarov. Le jeu de Sylvie Drapeau et Jean-Louis Roux méritent une mention. Sylvie drapeau dans le premier rôle de Marie Stuart reine d’Écosse est lumineuse même dans le funeste. Jean-Louis Roux quant à lui arrive par la sensibilité de son jeu à faire d’un personnage secondaire – le comte de Shrewsbury- un tragédien de premier plan.

Le récit théâtral de Schiller est traduit sur scène en un lieu unique et comme une vertigineuse entreprise de condensation. Si l’avantage du lieu unique exacerbe les différends entre les personnage et les différences comme un surcroît de réalité par l’emploi du contraste avant que tout cela ne résiste à sa résolution dans l’Unique, le désavantage est un danger de confusion. Nous sommes ici face à une esthétique de la tension « surlignée » en comparaison à l’intelligence originale de la pièce.

Je suis pris d’un trouble. Je ne suis certainement pas le seul. Est-ce que tout est évanescent ou plutôt la lumière sur le théâtre de la scène capte-t-elle de l’interprétation immédiate des comédiens quelque chose où se maintient le jeu des contradictoires? Il faudrait demander au metteur en scène Alexandre Marine et ses collaborateurs Spike Lyne (éclairages) et Jean Bard (décors) s’ils cherchaient à traduire l’insaisissable fuite des choses humaines ou sa dynamique permanence dans une subsistance de l’Être? Je ne peux présumer de l’intention. Même si mes impressions tardives me revoient à la question de la dignité et son increvable lest métaphysique.

Quoi qu’il en soit, par un choix risqué de la mise en scène- comme choix qui se redouble illico pour se faire engagement face à l’imprévisible consenti ou l’imprescriptible consenti qu’est le fatum, la lecture qu’en donne la troupe et qu’en éprouve les personnages se maintient à hauteur d’art sans être infidèle à la trame historique des événements et tient son pari jusqu’au bout d’une mise en scène libre à ce sujet.

Je pressens, à l’œuvre dans la représentation, une intention souterraine de l’atermoiement des personnages posant des gestes soudainement contradictoires sous l’emprise des forces qui les dépassent, « qu’elles soient politiques, ou religieuses ou qu’elles émanent du cœur ». Atermoiement où se complète en se retrouvant le vertu imaginative de l’art avec la réalité dans l’Histoire. Histoire et historicité. L’ouverture de l’art peut approfondir l’Histoire. Elle partage une similitude avec l’historicité de l’Histoire, en soit infinie.

Le travail conjoint d’Alexandre Marine, Spike Lyne et Jean Bard fait plus « qu’évoquer visuellement- et intelligemment- les pouvoirs et les forces qui s’exercent sur les protagonistes selon que ces forces les divisent ou les poussent vers des dénouements inévitables. Ces pouvoirs et ces forces ils les « provoquent » comme je le laissais supposer plus tôt par le choix risqué de la mise en scène et bien sûr de la trempe instinctive des comédiens.

Seule ombre au tableau : le cri ne sert pas nécessairement l’intensité dramatique. On a droit à beaucoup d’emportements. Jean-Louis Roux dans l’interprétation de l’aristocrate vieillissant est un modèle de justesse. Il y a plus de vérité expressive dans le mot que ce qu’il suggère ou désigne de fait. Toute l’amplitude de la pièce nous est rendue grâce à ce personnage qui canalise autour de lui et en lui tout le paroxysme dramatique. Jean-Louis Roux travaille au corps du texte, ça paraît. Et si ce texte est bien écrit (c’est le cas du Marie Stuart de Schiller adapté par Normand Chaurette) l’intensité toute singulière du personnage et aventurée par le comédien dans les marges de ses propres résonances demeure dialogue avec les autres personnages et par-delà la scène avec les spectateurs. Du grand travail.

Sans jamais perdre de sa présence par sa tempérance, ce personnage secondaire à l’intérieur de la pièce devient le pivot du véritable ressort dramatique. Il fait mieux entendre la part silencieuse avec laquelle il se débat et à laquelle il tente de rappeler les autres personnages, principalement les deux reines belligérantes. Il donne ainsi un cœur au drame, un nœud intrinsèque plus près du tragique.

Mais ses pouvoirs vont demeurer vains face à l’inéluctable sort, perpétré souvent par les hommes contre leurs semblables. Il n’y opposera que sa dignité : « Règne avec bonheur, dira-t-il à la reine d’Angleterre ayant délivré l’acte de l’exécution, on a plus rien à se dire. Tu n’as plus rien à craindre, plus rien à respecter ». À l’instar du comte de Shrewsbury- vibrant sous les traits de Jean-Louis Roux- si l’Homme n’aggrave pas son inéluctable sort contre Lui-même, celui-ci sort de sa solitude vers son prochain en réacquiesçant à la communauté de la douleur.

L’effort d’actualisation de la pièce par moments dénature l’esprit aristocratique en soulignant la farce et le trivial. Cela n’aide en rien la vraisemblance dramatique même si on a cherché par ces éléments à rajeunir la pièce et l’arrimer à la sensibilité de notre contemporanéité.

Marie Stuart de Schiller, au Rideau Vert du mardi au vendredi jusqu’au 20 octobre.
Bon théâtre. Chaudement.

J.-S.BOISVERT www.myspace.com/jsboisvert

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