CRITIQUE - La pièce de théâtre «The Glass Eye» à l’Usine C

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« The Glass Eye », soirée de la première mardi 23 octobre. La pièce débute par un préambule que je capte par bribes : « […] enivré par le mystère du monde autour de lui, un garçon qui rêve de devenir show-girl est surpris dans son délire secret[…]. Il est englouti par une vague de faux applaudissements. Il s’aventure dans les rues en courant pour éviter les paparazzis, cachant son visage aveuglé par les flash des caméras éblouissants comme la surface brillante de l’œil de verre qu’il sert dans sa main. Je vous souhaite une bonne soirée en sa compagnie ». La douceur de cette voix bienveillante nous annonce un soliloque, à la frange du dialogue presque.

Rajoutant au préambule et au clin d’œil de l’enfance, la pièce débute par un compte à rebours. Le protagoniste fait irruption, il survient mais quoi qu’il advienne nous sommes déjà livrés à la mémoire et la trace. La transgression de l’être incarné qu’il est, est déjà en représentation : on tourne, comme au cinéma. Son corps se fait pellicule, résiste et reprend chair. L’ « œil de verre », où se fige le temps, n’a de vérité face au temps qui œuvre contre la mort qu’à titre de métaphore organique de l’œil. Le corps résiste à sa représentation tout en jouant le jeu de sa proposition.

Negin touche « l’œil de verre » à l’écran; il incorpore sa réalité finie à son monde imaginaire sans limite. Cette scène est filmée, n’est qu’une des couches du film ( ma digression : la pelure enlevée ne dévoile pas l’oignon, mais une autre couche simulant l’oignon) . À ce point, dès lors, on ne parvient plus très bien à départager les niveaux de fiction et de réalité, créant une identité où l’effort de représentation en définitive est assimilé à la totalité de l’imagination. Et seule l’incarnation du corps résiste à la mise en abîme- comme trace vivante.

Louis Negin dans l’interprétation du rôle qu’il a écrit se débat avec le mystère de sa propre vie. Il brille de vigilance sans tarir les sources de la vie dans le fantasme. Je dis : « [il] se débat [lui le prot-agoniste] » car la menace du faux, à tout moment, quand il y a art, n’aurait plus la commodité d’être ailleurs en évoquant la fiction, plaçant ainsi l’inéluctable à l’endroit de l’ici-même comme si le réel était le plus haut lieu du rêve- l’unique, mais sa blessure aussi. Negin ne fabrique pas du mystère; le mystère chez-lui est encore moins ce qui « cache » ou ce qu’il se cache à lui-même.

Le désir n’est pas le contraire de la vigilance ni autonome face à la réalité; il est un raccourci que force le fantasme contre la matérialité informe et impropre à la vie. Vie de l’art et vie réelle. Le désir arme la vigilance qui vient plus loin d’elle en traçant depuis la source sa boucle volontaire afin que la vigilance puisse se reconnaître vigilance dans l’exercice de sa veille, avant de se tourner vers l’objet fascinatoire qui l’attise tout en menaçant de s’y substituer. Encore une fois, seule l’incarnation du corps résiste à la mise en abîme- comme trace vivante.

Negin va jusqu’au bout du dédoublement de la fiction glacée de tout star system avec son propre désir intime de fiction, les fait jouer l’un dans l’autre par une voie que la mise en scène lui indique en atteignant un pur moment d’autofiction. La metteur en scène Marie Brassard parvient ainsi à susciter notre attention sur le monde des images qui fait l’homme car « malgré nous, on calque nos vies sur les films ». Si pour le commun on appréhende le danger de voir s’exprimer le désir en boucle uniquement sur le mode du fantasme et de voir reculer la réalité de l’autre, pour Negin la situation similaire retourne le danger en un pari. Pari gagné. La mémoire se fait souvenir et le mouvement que la vie intelligente lui imprime, invention. La nostalgie- et même celle que son vieillissement lui rappelle- se veut plus vivante que ce dont l’art a voulu se prévaloir en éternisant le temps dans sa perfection. La perfection c’est la fin de la possibilité.

Il n’est pas question ici d’une nostalgie mimétique qui n’arriverait plus à recréer le temps révolu dont elle est issue, mais de nostalgie créatrice. « Comment devrait-on vieillir, dans un monde qui ne veut pas de vieux et obsédé par le culte de la jeunesse, de la beauté, de l’énergie? » et « C’est un regard sur les images qui ne vieillissent pas, la beauté, la perfection, les apparences ». « ET » comble la séparation comme dichotomie.

Il y a retournement où la mort- à tout le moins le « mourir » - n’est plus vécue comme une limite. On dégage une perspective insoupçonnée : contre l’imagination post-mortem de la vie, il y a l’art. Le corps vieillit de l’acteur en devient beau, étrangement jeune. Encore les apparences me direz-vous?

« The Glass Eye » de Louis Negin et Marie Brassard.
À l’Usine C jusqu’au 27 octobre.

J.-S. BOISVERT www.myspace.com/jsboisvert

http://www.usine-c.com/fr/programmation/2007-2008/polo_mbrassard.html

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