CRITIQUE - La métamorphose de Franz Kafka au Théâtre Prospero à Montréal

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« Dans le récit de Kafka, nous retrouvons un jeune homme, Gregor Samsa, employé modèle travaillant comme représentant de commerce. Pilier de sa famille, il vit avec ses parents et sa sœur Greta. Il s’éveille un matin métamorphosé en insecte. Comme Gregor ne peut plus parler, il ne communique avec personne et tous ignorent qu’ il a gardé ses facultés mentales. Horrifiés par son apparence, les membres de sa famille l’enferment dans sa chambre ». Préambule.

Il a su me faire oublier la haute exigence de son jeu. L’art efface l’art comme on dit. Pour mon plaisir et mon plus vif intérêt. Comprenez-moi bien : Jean-François Casabonne est phénoménal dans tous les sens du terme- au figuré comme au propre dans le rôle principal de Gregor. Tous les comédiens sont excellents : Ginette Chevalier, Claude Lemieux, Caroline Binet, Claire Gagnon et Gaétan Nadeau.

Dans la thématique de l’étrangeté et de l’absurde, la vie rendue à son phénomène dans La métamorphose vient déconditionner nos réflexes d’appréhension autant au niveau de la perception que du point de vue de la suggestion symbolique de la pièce. En effet, il semble ici qu’on soit parvenu à sortir la nouvelle de Kafka du cadre de ce que nous avons pu en comprendre. Beau travail de recréation qui ne trahit pas l’œuvre et sa lecture canonique qui fait depuis date : où l’étrangeté kafkaïenne confine à l’absurde. Une autre lecture est proposée, mais c’est une autre lecture dans la lecture. L’étrangeté y est moins un symptôme maladif que le véhicule de nos énergies vitales dont la source s’attache plus profondément à l’immémorial qu’à la mémoire. La mutation comme effet se substitue à l’étrangeté comme cause. Dans l’évolution de l’état où le corps de Gregor se métamorphose peu à peu en insecte, il y a arrachement à la fixation morbide de l’étrangeté. S’il subsiste maladie, le maladif ici acquiert des lettres de noblesse et atteint à une incroyable beauté plastique du corps, presque inaugurale plutôt que décadente. Moment d’art. Par le jeu très investi de Casabonne, l’humanité de Gregor persiste jusqu’au terme de sa mutation. Le spectre de la monstruosité ne pèse pas sur son âme. « Maintenant j’ai le droit de mourir » dira-t-il. La mort sauve son Humanité.

Dans les marges de l’étrangeté qui peut nous incliner fortement vers le constat d’absurdité parce que la raison s’oppose à ce qu’elle ne comprend pas, on redécouvre aussi la vie à l’origine de sa pure phénoménalité avant que ne s’opère sa réduction dans le langage quoique par le langage elle cherche à se réinvestir généreusement. Nous percevons la vie, réduite, à travers un filtre qui se fait vie comme la réalité qu’on confond avec le réel. Ainsi nous ne sentons pas la réduction, et la vie a apparence de vie. Je veux dire : la vie RESTE vie. Semblant de plénitude. La vie reste vie comme manque, à asssouvir. La trame sonore appuie merveilleusement bien la pièce. La musique n’est pas accessoire; elle supplée le langage là où Gregor échoue à témoigner de l’événement de sa métamorphose. La musique étant plus près de notre oreille primitive, elle seule peut se signaler comme métaphore de ce débordement du langage au delà de toute saisie du devenir. À l’instar du langage, la musique aussi est creuse, dénuée de contenu. Elle résonne à l’intérieur d’elle-même comme un objet étranger qui bruite. Les thèmes joués sont disparates, tour à tour tragique, burlesque et féerique. Rien ne concourt à la cohérence, sinon une logique de l’absurdité.

Au delà de la critique sur l’ « ordre établi » qui oppresse l’individu, s’énonce plus largement, comme on le voit, tout un questionnement latent sur le rapport de l’homme au langage qui le constitue. La figure même du père- sous les traits de Claude Lemieux- qui fonde l’ordre symbolique de la communauté-famille et qui en assure l’autorité est en proie à des dérèglements du souffle jusqu’à la convulsion « pneumatique » qui résiste au cri primal. D’ailleurs, le pneuma du souffle entravé pourrait faire fort bien penser, en place du ventre, à l’objet « pneu » qui se gonfle et se dégonfle mécaniquement en guise de respiration. Ce qui est organique, assurant le lien vivant entre intériorité et extériorité, se clive. « Suis-je devenu moins sensible » s’écrira Gregor. La loi de la matière abjecte se substitue au corps de sa sensualité réceptive. La complexion- pour ne pas dire la complexité- de l’intériorité des personnages est à l’image d’une scène jonchée d’objets qui rappellent plutôt des débris. On voit le désordre de la chambre de Gregor et le désordre croissant des lieux. Les objets balisent une cartographie mentale des personnages. Les lieux deviennent graduellement le reflet intime de ce qui se trame à l’intérieur de leur psyché. Il y a contagion symbolique. Nous entrons dans un réel hautement accidenté où ce qui fait irruption dans l’ « ordre établi » est assimilé d’abord à la menace, et après la catastrophe.

Insignifiance qui n’en est pas une, est-ce la pince de homard qui fait penser à un maxillaire ou le maxillaire de langage qui fait penser à une pince de homard sur la scène? Toujours est-il que la relation est absurde et que le corps concret de la mémoire est captif entre l’intériorité organique de la vie et l’éternité morbide de l’os qui rejette l’homme- Gregor- dans une antériorité du pré-humain où la peau sensible se recouvre de l’élytre des insectes ou de la carapace des crustacés. La sensibilité est enclose à l’intérieur de la réalité de l’osseux ou du cartilagineux qui la prime. La sensibilité est aliénée à la sensation, privée à toute fin pratique d’élévation ou d’humanité. Cette mutation résolue vers la mort est à la fois une quête pour le corps, une espérance de pouvoir se redresser une dernière fois depuis l’origine vraie de son lieu.

Conflit des origines à travers Gregor, entre l’origine qui fait retour, liée à la mémoire vécue, et l’origine infiniment déplacée, transcendée- la métamorphose- qui ne saurait ni davantage se ressaisir ni même se maintenir dans le mouvement souverain qui l’attacherait encore à l’originel, et où l’origine en définitive ne se capte plus comme origine, et ce, jusqu’à l’origine du futur : qui sort de lui-même. L’ob-scénité intégrale de l’origine ici se déborde, d’abord, pour revenir, ensuite, et se boucler comme mesure du temps historique, historial qui modulent l’intime, comme mesure du temps qui s’altère tel qu’il ne reste plus en lui-même avec les retombées organiques du corps mortel, et comme on s’efforce de redonner vie à la mémoire- fut-elle qu’un surcroît de vie imparti à la mémoire vive. Une confluence de la vie et de la mort fait irruption où s’efface le temps du corps déchéant, corps dont la mémoire vive corrompt et surmonte jusqu’à l’idée de toute parousie originelle dans l’instant, vers une temporalité biologique dès lors sortie de toute échelle humaine.

Ma lecture répond à celle d’Oleg Kisseliov qui a créé l’adaptation scénique de La métamorphose avec brio. Kisseliov : « Je désire présenter cette métamorphose fantasque de Gregor comme le signe concret d’une terrible maladie « inconnue » (C’est moi qui souligne) qui s’est soudainement développée en lui : devenir un insecte. Dans notre époque de découvertes scientifiques et de surprises dans le domaine de la génétique, je me donne le droit, comme créateur de théâtre, de supposer que c’est justement cela qui est arrivé à Gregor. Sa tragédie n’est pas tant dans le fait d’être un tout petit et insignifiant commis-voyageur, mais dans le fait d’être l’« héritier » (c’est moi qui souligne) de cette maladie. Je m’intéresse, dans ma mise en scène, à trouver et à montrer comment Gregor réagit à cette crise, ce traumatisme, comment ce dernier préfère mourir plutôt que d’accepter d’être une coquerelle. Pour que les acteurs fassent croire aux spectateurs en la réalité de cette histoire, ils doivent, de concert avec Kafka, compromettre d’une certaine façon « Darwin » (c’est moi qui souligne), si je puis dire avec un sourire, non par la raison bien sûr, mais par les sensations physiques, voire physiologiques. Où ailleurs que dans l’art du théâtre est-il possible de tenter de faire cela? ».

J.-S. BOISVERT
jeansebb@hotmail.com
collaboration spéciale

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