CRITIQUE - « La femme d’avant » de Roland Schimmelpfennig, Théâtre Prospero, dans une mise en scène de Theodor Cristian Popescu

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« Un couple dans la quarantaine, Franck et Claudia, se prépare à déménager à l’étranger.

On frappe à la porte c’est Romy, une femme qui n’a jamais oublié que Franck, vingt-quatre ans plus tôt, lui avait juré qu’il l’aimerait « toujours ». Elle vient donc exiger son amour.

Ce qui semble être une blague de mauvais goût devient bientôt un cauchemar : cette apparition d’un passé oublié s’apprête à détruire tout ce que Franck avait construit sans elle. […] ».

Distribution : Sacha Samar, Chantal Dumoulin, Cristina Toma, Hubert Lemire, Livia Sassoli.

On conclurait rapidement à la pauvreté de l’intrigue, unidimensionnelle, exposant un état de fait sans épaisseur; justement pour cette raison c’est un peu vite dit. Le désir se laisse mal illustrer. Le désir est créateur de temps et est traîné uniquement vers l’avant par sursis de la fin, attaché irrémédiablement à son dénouement/dénuement funeste.

Le désir est plus grand que le manque qui le porte tout en s’y harassant, consumant, qui fait du désir son plus sûr et véritable objet, qui fait du désir sur lui-même l’emprise du désirable. Leitmotiv. Sinon, hormis cet envers absolu d’une corrélation du désirable avec sa propre fin, ce qui se raconte résiste à sa forme harmonisée, ne se signe pas d’obédience à la motivation chronologique du récit, et se livre sans pudeur ni inhibition à l’approfondissement imparti de l’incessant. Autant que paver la voie au « désordre créateur » et la « permanence dans le bouleversement » échappent aux personnages qui les vivent.

Car pour se défendre des impulsions qui les habitent et les traversent, aller jusqu’au bout de leur incarnation leur demeure leur seul même lieu, incorruptible- et le plus profond dans l’approche- celui de notre être au monde. Je mets cela délibérément en rapport avec la transparence du décor se résumant à quelques portes, seules figures négociables d’un non-lieu à imaginer, à écouter, où se joue cette présomption d’hiatus entre chambre et antichambre.

Les passions humaines nous impriment cette sorte de défaut de direction en ce sens relayé et dérouté de la conscience où elles seules malgré nous telle que s’exprime la part sauvage de la nécessité, donc sans avancer, nous tirent de l’incessant.

Le désir des personnages auxquels les comédiens prêtent vie, leur force d’évocation, ruine peu à peu le récit, voudrait les libérer de leur auteur, métaphore ultime du désir dans un « souci » de création radicalisé jusqu’à son point de bascule avec le pur imaginaire. Malgré tout, il subsiste un temps étranger de l’histoire qui ordonne la vie des personnages, qui accompagne- parce que l’ayant inscrite- la poussée du désir comme rupture. L’étrangeté du désir envahissant se retrouve soudainement du côté de l’écriture et non plus de celui de la part objective du désir qu’elle thématise. Bientôt l’étrangeté remplit tout l’espace de l’écriture et ne s’oppose plus à son objet comme différence.

Dans ce même élan, le temps cesse d’apparaître en rupture de séquences et « trans »-paraît peu à peu comme couches, se superposant jusqu’à se verticaliser : instant infini, mais fragmenté. La pièce joue sur cette tension de désir irrésolu. Ainsi, dans « La femme d’avant », s’«invente une langue dont les mouvements font penser à ceux d’une caméra cherchant à saisir l’impossible réalité».

« Cauchemar éveillé », « la précision macabre de ce qui se passe semble irréelle » tellement que l’exacte vraisemblance des événements en œuvre, jusque dans le jeu des comédiens, ne peut m’empêcher de retourner cette question en vraisemblance sur la nature réelle d’un prétexte à l’écriture. À cet effet : « Car au-delà de l’intrigue sulfureuse et d’une atmosphère saisissante, c’est la forme théâtrale de cette pièce qui nous pousse plus loin. Comme Romy pour qui le temps est une notion relative, la pièce se joue de la temporalité ».

Mon idée : l’écriture, encore, est dès lors une trace en tant qu’elle se fait le véhicule et se déporte alors, comme moyen d’une logique du désir en s’y prêtant. D’où ces nombreux retours sur le temps, les temps vécus de l’instant dans la scénographie. Et ultime scène de la pièce comme je l’introduisais d’abord plus haut, je mets cela délibérément en rapport avec la transparence du décor se résumant à quelques portes, seules figures négociables d’un non-lieu à imaginer, à écouter, où se joue cette présomption d’hiatus entre chambre et antichambre- l’éternité du désir face à la mort.

« La femme d’avant » au Théâtre Prospero, jusq’au 1er mars 2008, 20h

J.-S. BOISVERT
Collabortaion spéciale
www.myspace.com /jsboisvert

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