CRITIQUE - « Homme sans but » d’Arne Lygre, à l’Usine C, dans une mise en scène de Claude Régy

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«Dans la pièce, tout est donné simplement, comme un état du monde. Nous voyons là, dans une accélération du temps, une cité se construire sur une terre vierge. Et puis cet empire d’un homme fortuné, frappé par la mort, est réduit au pillage, à la destruction.

Les objets pourraient laisser la place à des êtres. Mais les êtres, eux-mêmes réduits à l’infime pellicule d’une apparence éphémère, sont devenus des objets marchands.

On est très au-delà du jugement. Sans doute tout est imaginaire », nous dit Claude Régy.

Les comédiens sont très bons- Jean-Quentin Chatelain, Redjep Mitrovitsa, Axel Bogousslavsky, Bulle Ogier, Marion Coulon, Bénédicte Le Lamer- au sens où ils demeurent le canal de l’écriture. Ce qui frappe d’abord : le silence. Le silence avant les mots, et après. Le silence comme aphasie, et grande fatigue existentielle. « Rien n’est plus pénible que les silences qui se prolongent », entendra-t-on. C’est « comme si » l’âme par le révélateur des mots avait été vidée sans que les personnages puissent substituer à ce vide sur eux l’harmonie d’une matérialité.

Ce qui veut se penser par la bouches des personnages n’est pas retenu ou empêché par l’aporie d’une routine logique; c’est plutôt que les mots en défaut d’expression ou de parole cherchent leur sensation. Beaucoup d’hésitation dans l’inflexion et de questionnement. Lenteur. La voix retrouve par à-coups un débit normal dans l’euphorie non pas illusoire , mais « illusionnée » d’une beuverie. Il n’y a plus de repères dans l’empire du faux-semblant. Ne subsiste peut-être pour chacun qu’une terrible épreuve de « véridiction » du « quant-à-soi ». Bien que la fréquentation même solitaire des autres les révèlent aussi significativement à eux-mêmes.

La technique, la virtualité se sont substituées à l’être-devenir de l’Homme. Le cynisme atteint la sensation, plus grave : le cynisme comme trace émane de la sensation pour origine. Nous ne sommes pas face au cynisme d’une éloquence désabusée. On nous donne à sentir des moments de pur désarroi.

Face à la vacuité du discours et de l’ordre des choses l’énonciation même échapperait à un principe directeur. Ultimo, le cri est la pauvre issue, la frange d’un verbe impossible où s’est dégradée la relation qui lie le pouvoir du langage au corps potentiel de notre incarnation. Par extension, le monde n’a plus d’âme. Constat spécifique de la pièce : « […]Cela donne des personnages qui sont et qui ne sont pas, des individus qui n’ont pas de passé, qui travaillent sur commande, qui sont payés pour être ce qu’ils ne sont pas. Bien entendu, cela occasionne un trouble dans les rapports », affirme Claude Régy.

« En même temps, on s’aperçoit que la simulation est extrêmement proche de l’état de réalité. Il n’y a pas vraiment de frontière. Il y a donc sans doute quelque chose d’artificiel dans ce qu’on prend pour le réel », et dont on doit tirer parti. « À remarquer que nous pouvons penser et connaître sans fondement ». nous rappelle Claude Régy en citant Edgard Morin. Artificiel ne dit pas « faux ».

Ainsi peu à peu dans la pièce , le silence acquiert cette dynamique d’une oscillation plus irréductible que l’écoute au murmure en tant que parole de ce qui est tu, mais toutefois silence plus ouvert que ce qu’il y a d’universel dans l’irréductible. Or voilà, les mots ne se retournent plus à notre encontre comme l’ombre de ce qui ment. Ici, ce n’est plus le silence avant les mots et après, mais plus radicalement le silence entre les mots par le travers de la lenteur qui nous jette en plein mystère. Sur scène, il y a coïncidence de cette sonorité de la langue qui n’est plus chant, avec l’onde sonore émise par les haut-parleurs pour la souligner.

La lenteur de l’énonciation des mots défie la lecture autant que son écriture car les mots, les syllabes par cet écart agissent comme leur propre sismographe. Après l’écriture, suit la lecture comme écriture. Si instantanément qu’on ne peut repérer ce qui distingue la coupure, de la respiration. Qu’on soit dramaturge, metteur en scène ou comédien, il y a probablement plus d’inconnu dans la lecture que préalablement dans l’écriture « par la transposition que ça apporte, par l’irréalité que ça crée ». En poésie ça me rappelle ce qu’a pu développer à leur façon Paul Celan ou Christian Prigent. La lenteur. On présume que l’exerccice ne se résume pas à écrire lentement.

« Il faut se placer en état de patience pour découvrir quelque chose » nous dit Claude Régy. L’écriture minimaliste d’Arne Lygre « dégage néammoins énormément de possibilités ». « Ce qui n’est pas écrit appartient aussi à l’écriture ». Seulement au cœur de l’immanence est transvaluée vraie l’ancienne transcendance.

La représentation de la pièce par contre est fort longue ( 2h30 ) mettant à rude épreuve l’attention à ces possibles que laisse entrevoir le ralentissement de l’énonciation, et la patience. Assurément que cette longueur participe de l’esthétique de la lenteur. Sans étonnement, faut-il jusqu’à faire passer la lenteur du côté de notre attention- de notre attente?…

« Homme sans but » d’Arne Lygre à l’Usine C, jusqu’au 16 février 2008, 20h

J.-S.BOISVERT
Collaboration spéciale
jeansebb@hotmail.com

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