CRITIQUE - « Histoire de Marie » de Georges Brassaï à l’Usine C dans une mise en scène de Jean-Marie Papapietro

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Georges Brassaï que Jean-Marie Papapietro a voulu rappeler à notre mémoire, a écrit une pièce s’inspirant de la ménagère dont il a retenu les services.

Sa vocation de photographe et sa passion pour la littérature, ont fait de la ménagère dans sa vie un personnage de fiction. Le photographe qu’il est aurait pu nous proposer une série de clichés de cette femme qu’il a côtoyée un temps; « il a préféré nous faire entendre ses radotages, ses hantises, ses révoltes, toute cette lutte sans gloire qu’elle a du mener quotidiennement pour survivre dans un monde qui n’épargne pas les sans-grade ». Il poursuit : « j’ai écrit,[…], ce texte dans l’esprit de mes photographies »; « l’œil ayant cédé la place à l’oreille ».

La neutralité d’une vie dépourvue d’artifices, d’une existence humaine uniquement projetée d’elle-même à elle-même par la factualité d’un quotidien sans débouché peut donner l’impression que l’humanité de quelqu’un disparaît dans sa propre image. Mais voilà le corps exulte; malgré ce qui l’en prive. L’absence d’avenir de sa condition pour Marie Malarmé et son vieil âge qui l’expose à l’absence d’immunité face au temps permettent de mieux observer les mouvements de l’à-venir.

D’autant que faire sur elle le récit général de tout ce qui l’empêche d’être se révélera à travers même ce qui contraint cette femme à désespérer pour elle, et contre elle, malgré tout, une liberté inaliénable qui marquera positivement tout ensemble : « le transitoire, le fugitif, le contingent, l’éternel et l’immuable ».

Cette femme n’a rien, son temps a passé, cependant elle n’a perdu en rien l’occurrence qui est de le dire. Elle en arrive pratiquement à raconter son vécu sans le subir à nouveau, en le théâtralisant. Elle crée en pure perte, mais elle crée. Elle se maquille, se raconte, persifle contre tout. Au miroir de l’indifférence et au gré de quelques notes de calepin griffonnées avec le temps, Marie Malarmé se transmue imperceptiblement en comédienne- viellie par un art du maquillage.

Elle joue sa vie, la met en scène, interprète la plaidoirie de l’avocat qui l’a défendue. Le passé soulignant ce qui est révolu se donne à chaque instant comme sa dernière chance. On ne plonge pas ici dans l’inconnu pour en faire entendre l’inouï, on y approfondit l’inépuisable.

…On y approfondit l’inépuisable… pour autant que nous ayons l’énergie, même l’énergie du désespoir, de pouvoir habiter sans recours sa vie, son amour. Sophie Clément arrive à faire de cette confidence faite de « paroles en l’air » où « tout passe avant tout par la voix de l’interprète » un moment de théâtre cru sublimant l’implacable- ordinaire, ô ordinaire- réalité.

La sobriété de la mise en scène par Jean-Marie Papapietro accentue ce théâtre ou cette réalité des correspondances.

« Histoire de Marie » à L’Usine C jusqu’au 8 mars 2008

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

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