CRITIQUE - « Folle de Dieu » de Jean-Daniel Lafond

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Un beau documentaire que celui de Jean-Daniel Lafond relatant la vie et l’expérience intérieure de Marie Guyart qui demandera, dans son union à Dieu, qu’on l’appelle Marie de L’Incarnation. Elle se perçoit comme une contemplative dans l’action. Sa façon de vivre sa foi est apostolique : évangéliser et éduquer.

Le paroxysme du récit fait penser à un « thriller spirituel ». Marie Guyart connaît une première expérience mystique à l’âge de sept ans, se marie à l’âge de seize ans avec le soyeux Claude Martin avec qui elle a un garçon. Son mari décède deux ans plus tard, la laissant elle et son fils avec une faillite et des dettes. En 1631, elle entre au couvent des Ursulines de Tours en France, le jour de la conversion de Saint-Paul avant d’unir définitivement son destin à Dieu en 1633 en prononçant ses vœux, Lui qu’elle nommera dans ses écrits : « son Époux divin ». C’est avant son départ vers Québec, juste avant d’abandonner son fils de douze ans. Claude Martin fils, deviendra plus tard un illustre bénédictin. La distance les séparant aura transmué cette absence en une relation de nature épistolière que n’aurait pas nécessairement favorisé la promiscuité filiale. De l’abandon à l’Histoire mythique.

C’est notre première femme missionnaire et une bâtisseuse car elle fait œuvre d’évangélisation, d’éducation et de traduction auprès des communautés amérindienne et des colons français. Elle a réussi là où d’autres tentatives d’évangélisation ont échoué « en voulant apporter le pays d’origine avec soi ». Elle s’est rapprochée des Amérindiens en s’exprimant dans leur langue dont elle a fait l’apprentissage pour transmettre le message évangélique.

Par ailleurs, c’est symboliquement qu’elle est une bâtisseuse ou une figure nouvelle qui nous fait connaître autrement le rôle de nos grands défricheurs car la ferveur de sa foi, extatique, et de son engagement à Dieu la tient toujours plus près de la vérité de l’ « expérience » que de l’obéissance factice au code religieux. Par le travers de sa croyance, sa spiritualité est une liberté unanime. C’est depuis l’approfondissement et l’exaltation de sa foi et non pas par l’abandon de celle-ci qu’elle crée sa vie à son image, ce qui la rend intéressante à nos yeux et révélatrice depuis ce versant inattendu.

Ce documentaire présenté comme « un poème philosophique » cherche à restituer le parcours d’une vie- celui de Marie Guyart à Marie de l’Incarnation – dont les résonances les plus significatives semblent encore essentiellement contenues dans les traces silencieuses de ses écrits qui en font le récit à l’égal d’une existence éperdue de mysticisme. « L’écriture est une revanche sur la décrépitude du corps » et la lecture vivante une revanche sur la mémoire. Marie de l’Incarnation est rappelée à notre Histoire, plus vivante, plus nécessaire, par tout le prisme de l’expérience et du savoir humains. Nous suivons les commentaires de Dominique Deslandres (historienne), Aline Apostolska (écrivaine, journaliste), Marie Chouinard (chorégraphe, danseuse), Lorraine Pintal (metteur en scène) et Louise Courville (musicologue).

Marie Tifo, comédienne, prend vie à travers la personnification de Marie de l’Incarnation, toujours autre telle qu’en elle-même. On a dépassé ici la dissolution de l’ego et ses miroirs par la rencontre de l’autre – fut-elle même rencontre imaginée, imaginaire. Les belles images du Fleuve Saint-Laurent en glace formant une métaphore de la perte à soi et de l’appel de la « profondeur du sentiment océanique » qui nous retourne au Grand-Tout nous y préparaient.

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jsboisvert@hotmail.com

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