Critique de « Je pense à Yu » au Théâtre d’Aujourd’hui : petit fragment de résistance

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Tout juste après nous avoir présenté « Ines Pérée et Inat tendu », qui se révoltaient contre l’indifférence et l’aseptisation de la société, le Théâtre d’Aujourd’hui termine sa saison avec une autre parcelle de révolution: « Je pense à Yu », où les mots de Carole Fréchette nous donnent envie de quitter notre indifférence et de sortir dans les rues pour être entendus.

Madeleine, femme dans la cinquantaine, traductrice occasionnelle et professeur de français d’une jeune immigrante chinoise, passe le plus clair de son temps dans l’appartement où elle vient d’emménager. Un matin, lors d’un moment de lecture agréablement solitaire, elle tombe sur un entrefilet l’informant de la libération de Yo Dongyue, un journaliste chinois emprisonné pendant 17 ans pour avoir lancé de la peinture sur le sacro-saint portrait de Mao, lors de la révolution de mai 89. Obnubilée par cette histoire, elle fera tout pour découvrir ses motivations, quitte à délaisser son travail et ses obligations envers son élève.

Ébranlée par ce jeune homme qu’elle juge courageux, capable de défier la Chine toute-puissante et n’hésitant pas à se priver d’une partie de sa vie pour se faire entendre, Madeleine se replie sur elle-même, priorise ses envies à ses engagements et pose de nombreux gestes contraires à sa réflexion. Visitée par un voisin de nature calme et conciliante, la femme se questionne sur le sens de l’investissement, du sacrifice et des mouvements de révolte.

Même si on devient vite agacé par le choix de la metteure en scène, Marie Gignac, de faire jouer sur bande audio les dialogues intérieurs de Madeleine et de projeter sur un mur les pensées intimes de son journal, force est d’admettre que l’auteure Carole Fréchette fait preuve d’un talent indubitable pour verbaliser l’introspection et le questionnement de soi.

La dramaturge possède également une capacité évidente à laisser ses personnages abandonner leur retenue pour dire avec authenticité ce qu’ils pensent vraiment. Le moment où Madeleine s’insurge au sujet de la supposée inutilité du geste de Yu, que son voisin perçoit comme de l’inconscience sans la moindre portée, on ne peut faire autrement que de s’avancer sur le bout de notre siège, d’ouvrir grand nos yeux et nos oreilles, et de se laisser enflammer. En l’entendant discourir sur ceux qui préfèrent tout accepter sans rien dire, qui se résignent face au pouvoir en place et qui n’ont tout simplement pas la conscience du groupe, il devient impossible de ne pas songer aux étudiants qui manifestent depuis des semaines et aux différentes révoltes mondiales qui ont jalonné notre histoire.

En misant sur cette touchante réflexion branchée directement sur l’actualité, le Théâtre d’Aujourd’hui s’avère encore et toujours un grand gage de qualité.

Crédit photo : Valérie Remise