CRITIQUE - « Ce qui meurt en dernier » de Normand Chaurette à l’Espace Go dans une mise en scène de Denis Marleau

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Une femme lit près de sa lampe à pétrole, seule, dans un quartier de Londres, par un soir brumeux d’octobre 1888. Elle lit un « short story » inspiré d’un fait divers qui passionne un milliers de lectrices : le récit de l’ultime rencontre entre une comtesse et son tueur. Il est vrai que depuis peu, la police enquête sur un mystérieux jack l’éventreur dont la hantise pousse les londoniennes à se barricader le soir, et à lire.

Tout est calme chez la lectrice qui ne peut que constater d’étranges ressemblances entre elle et l’héroïne du « short story », une certaine Martha. Apparences physiques, odeurs analogie des décors chez l’une et chez l’autre ».

Œuvre exigeante, tellurique. Beaucoup de souffle dans l’écriture de Chaurette et dans l’interprétation de Christiane Pasquier. Le théâtre se fait espace où ne s’élabore plus un chemin de pensée par quoi peut se suivre l’écart de la fiction à l’intérieur de la réalité ,ou par parallélisme, l’écart de réalité à l’intérieur de la fiction. La discrimination qui permet de fonder la différence plus largement s’efface et la transcende comme similitude.

C’est une œuvre transitoire, j’entends qu’elle passe une limite encore observable, raisonnable, avant de rapidement en venir à s’auto-constituer comme expérience-limite dans un triangle entre passion, séduction et mort. Les mots se veulent de chair et la conscience de réalité.

« Mais s’il restait encore une trace, un relais, entre ce qui a cessé d’être et ce qui sera? Le passage de la vie réelle au souvenir, ce que je fus, ce que j’étais, ce que j’aurais voulu être, ce que je voudrais devenir, ce que, malgré tout, je deviendrai. Dans la pièce, on identifie cette part d’éternité à un souvenir ancien, un désir aussi impérieux que le déclencheur avait été fugitif : […] ».

Alors que la voix de la narratrice se contaminant à petit par l’imagination captivante de l’héroïne en lectrice « glisse imperceptiblement » dans le récit, la voix par son inaliénable irruption- chère Christiane Pasquier- apparente ce récit, fait théâtre avant la lettre, à un monologue dialogué. Le monologue reste à la frange du dialogue. « La lectrice est tiraillée entre la chair à vif et l’intelligence ordonnatrice d’un déclencheur d’aventures qu’elle maîtrise, quitte à stopper les jeux du hasard auxquels parfois elle les livre. », nous oriente Ginette Noiseaux, directrice à l’Espace Go, avec cette belle assertion syncrétique.

Le décor et la mise en scène servent brillamment le texte entre onirisme du désir la nuit et cérébralité de l’imaginaire.

C’est une pièce qui mérite d’être vue plusieurs fois- et lue.(Le texte est très beau). Sa complexité n’est pas une entrave, ni technique. On y éprouve l’étrangeté simple d’un étonnement.

« Ce qui meurt en dernier » au Théâtre Espace Go jusqu’au 9 février

J.-S. BOISVERT
Collaboration spéciale
jeansebb@hotmail.com

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