CRITIQUE « Bacchanale » D’Olivier Kemeid au Théâtre d’Aujourd’hui dans une mise en scène de Frédéric Dubois

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Six femmes de générations différentes. Des serveuses, la tenancière du bar et la propriétaire. Des vécus singuliers que la seule circonstance réunit dans un monde sans communauté de destins. Le travail, le travail rien d’autre, autour de quoi se constitue parfois un chœur improvisé. Bon moment du spectacle où la langue économique se confond à la langue identitaire. Il est question d’aliénation par delà les trajectoires individuelles, et d’aspiration à vivre surtout. Après le « last-call ».

Nouveau temps qui n’est que l’envers immédiat d’ « endormir les vielles blessures » et « noyer une mémoire orpheline ». J’y reviendrai. À l’instar de ces six femmes, on ne se débat plus tant contre une domination économique et culturelle qui écrase les minorités ou les petites gens que contre une emprise globale à laquelle nous participons où la langue en commun se voit dé-sensibilisée de sa capacité à se penser, langue à images, liberté de pub, langue-objet en mottons de particules de mots, altérée sans pouvoir se ressaisir par l’accélération des échanges à valeur marchande et la technique. Distribution : Violette Chauveau, Johanne Haberlin, Marie-Claude Giroux, Michelle Rossignol, Isabelle Roy et Isabelle Vincent.

On note le recours marqué à l’usage de « re-» dans la pièce. Est-ce un artifice créatif? Une répétition? Un balbutiement? Un bégaiement? Une pauvreté ou spécificité d’expression? Un peu tout ça. Abstraction faite des comédiennes, c’est comme si les différents niveaux de langue dans la pièce se donnent la réplique, cherchent leur correspondance. Violette Chauvette qualifie cette écriture de « surjoual ». Entre la parole et l’écriture, la poésie et le joual, et la langue instrumentale de l’objectivité. Ce clin d’œil rappelle le surréalisme, où le surréel sans nier la réalité étend celle-ci à sa surréalité.

Je cite le Ferdinand Alquié de sa « philosophie du surréalisme » que je tripote un peu : « Dans le surréalisme [ou le surjoual] l’appel à la conscience primitive est toujours fonction de ce que la conscience moderne est devenue : il s’agit de désaliéner un esprit perdu dans la seule considération de la réalité objective- [ j’ajouterais réalité objective de sa condition linguistique].

La langue de Kemeid travaille beaucoup sur le son. Parfois sur le son à partir du son pour le son. Conclure alors à la dérive est un pléonasme. Mais malgré quelques apparences d’excès sur la forme, la difficile mesure n’est pas exemple de démesure. Kemeid travaille le son qui a une histoire. Il triture le signifiant avec le son comme artifice. Le débat est maintenant ouvert en ce qui a trait à la maîtrise de la langue, parlée ou écrite, à savoir si l’antériorité active du joual sur celle-ci constitue davantage une ressource qu’une carence. Dans le cas échéant d’une carence, il faudrait orienter l’antériorité, en création, vers d’autres possibles. Toutefois, ce qui est surprenant dans Bacchanale de Kemeid c’est que l’intelligence exploratrice de cette dérive esthétique par le son qui est son théâtre informe plus largement le devenir créé de notre langue commune par son propre avertissement critique.

Son écriture est en quête d’une métasyntaxe. Le tragique a une trame épique. Si de « porteuse d’eau » à « serveuses dans un bar » l’ « Histoire se répète », c’est d’abord parce que le dramaturge en tandem avec Frédéric Dubois sont porteurs de mémoire. Ils établissent des ponts entre les cultures, les âges et les générations, raniment un lien entre le passé sur lui-même, vaincu, passant, par son accumulation, dans la fange de ce qui se donne pour historique et collectif, raniment un lien entre le passé sur lui-même et le présent des individualités, en chacun de leur vécu, qui résiste à l’indifférence de tout déterminisme, incluant au premier titre le déterminisme du passé et qu’on pourrait rapprocher, à travers les gens sur lui-même, de sa singulière amnésie. Parce que si l’individualité d’une vie encore à faire refuse de s’accepter pour déjà « donnée », plus près de soi encore le vécu devient, est devenu en oubli, une errance dont le corps étranger, plutôt anonyme, pourtant sien, a perdu contact avec la grande circonstance de l’Histoire. C’est à travers cette résonance des anonymes que nous sommes tous que j’entends : « j’ouvre la porte du monde dans le vaste flot des sons dissonants ».

« Bacchanale »… On est les témoins à la fois de l’exacerbation de l’élasticité entre vécu et Histoire pour « approcher » et « distinguer » dans le temps, et de la volonté face à l’extrême « con »-temporain de faire participer réciproquement l’effusion de la trace , la voix de l’écriture. Mais de façon intermittente, l’acte d’écriture, son indispensable abandon, que nous rappelle le jeu « organique » et la mémoire vive des comédiennes, glisse derrière son idée globalisante. Quand c’est le cas, l’écriture est plus près de sa répétition schématique que d’en délivrer la suite vraiment inconnue d’une forme. Les racines du passé dans la pièce n’ont quelquefois rien de plus à offrir qu’un charme passéiste. Au détriment de notre temps. Ce n’est pas tout de bien « se faire raconter », encore faut-il y croire. Les moments de poésie ont quelque chose de datés. L’univers du bar en lui-même aussi. Je me réserve, était-ce par souci de mieux faire dialoguer les époques entre elles? De Tremblay en passant par Gauvreau et Miron jusqu’à Kemeid /Dubois les mots d’hier à aujourd’hui suivent une ligne de tellurisme. Louable.

« Bacchanale » au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 mars 2008-02-28

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

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