CRITIQUE - « Antilopes » d’Henning Mankell au Théâtre Prospero dans une mise en scène de Carmen Jolin

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C’est un huis clos que se disputent trois protagonistes : un couple d’entrée de jeu (Gabriel Arcand, Danielle Lépine) et un homme qui se joindra plus tard à eux (Paul Doucet).

La description qu’on nous en propose : « Un couple suédois vit depuis quatorze ans en Afrique dans le cadre d’un programme d’aide internationale. Au dernier soir de leur séjour, l’homme et la femme accueillent le nouvel ingénieur venu les remplacer. Ce dernier assiste malgré lui au règlement de compte de ses prédécesseurs et au constat de leur échec. L’homme et la femme font un bilan amer de leur incompréhension de l’Afrique […] et l’Afrique leur répond, à sa manière.

« Antilopes aborde une thématique peu traitée sur les scènes du monde, celle de l’aide internationale dans les pays africains et de ses écueils. Écrite en 1986, la pièce demeure d’une brûlante actualité […] »

Dans le strict cadre d’un huis clos d’un bunker qu’ils ont érigé autour de leur couple, le réel inaliénable arrive encore à paraître par le revers des choses et de leur perception. Quand on cherche à contrôler l’incontrôlable celui-ci fait retour sous une forme pernicieuse, contamine l’inconscient ou selon même un principe d’intoxication volontaire, comme « un nid de vers depuis la plante des pieds jusqu’à ce qu’il vous sorte par les yeux ».

L’homme et la femme se verront entraînés et enserrés peu à peu par la seule logique exécutive de l’entonnoir : l’espace du trou sans bord. Leurs mensonges ne sauront plus tenir ni vouloir dire quoi que ce soit face au lâcher prise et à l’inéluctable auxquels les pousse la vie.

Écartelés entre l’effarante disproportion qui les guette d’un « les aidons-nous à vivre? » ou « les aidons-nous à mourir? » et qui ruinent à mesure, pour chacun d’eux, l’intention de s’y tenir dans sa visée, l’homme et la femme se fondent l’un dans l’autre, liés presque à leur corps défendant, dans ce passage à vide qui a pour eux toute l’apparence d’un achoppement pour l’esprit, se gardant inutilement de l’angoisse qui les oppresse- la femme par des accusations, et l’homme en cultivant son impuissance- coupables dans leurs divergences d’une complicité par inadvertance. Ils n’échapperont pas à leur destin commun, ni à leur Afrique.

« Le personnage principal de la pièce est l’Afrique. Les personnages principaux sont les Noirs. Mais on ne les voit pas » dit Mankell, dramaturge. On ne se fait pas berner, le personnage Afrique est un symptôme d’un enfoncement plus délétère sous les masques de l’immonde où les communautés noires et plurielles qui y vivent et le forment ne recouvrent plus que la figure universalisante de quantités négligeables, de l’oubli magnifié, et où la révolte et l’espoir sont réduits au surplus à l’annihilation de chacun dans tous- au bout d’une rumeur. Lointaine clameur…

C’est la misère exotique, l’ultime préjudice moral qu’on fait porter à ceux à qui on ne se donne pas sans brimer l’ambition humanitaire qui se voue, s’avoue, à des fins qu’on aurait pas crues si personnelles, si motivées. Cette mémoire colonialiste sur fond de Modernité ou d’ersatz post-moderne pour ceux encore pour qui la misère exotique des Noirs n’a de correspondance dans l’ego que l’ambition humanitaire faisant prévaloir l’aide intéressée sur le don d’aide, a tout l’attrait d’un opportunisme inavouable du « geste gratuit » pour de nouveaux citoyens du monde qui y trouvent au gré de leur complaisance et de leur impuissance une justification en or à leur fuite en avant qui ne jugent du bien-fondé de leur entreprise qu’à l’aura du bien-être dans leur illusion- où l’Afrique partout anonyme est la plus grande captive.

On se prend à penser de ces coopérants que s ’il leur était loisible de s’aider plus directement, sans l’entremise d’une « ambition » humanitaire, plutôt que de voir s’engager à dérision leur indifférence, ils n’auraient pas recours à toute cette machination fantasmatique dans l’oubli accomodant d’autrui.

Comme je l’ai déjà signaler plus amplement dans un autre article, il m’apparaît crucial dans le cas d’un récit réaliste, psychologique et sur lequel repose une critique sociale et dont le propos instrumentalise sa forme, que cette forme atteigne tout de même à l’esthétique d’un contenu. À cet égard le texte de Mankell doit beaucoup au jeu de Gabriel Arcand et Danielle Lépine car leur respiration seconde a insufflé au récit une intensité qui flirte avec son origine imaginaire, en écho à la rupture de nos premières révoltes contre cette dictature douce ou radicalement exportée du réel qui révèle la fin du commencement à la nouveauté de l’origine cette fois engagée d’une naissance à soi par l’art. Leur duo de comédiens avec Paul Doucet fait toute la différence.

« Antilopes » au théâtre Prospero de Montréal jusqu’au 5 avril 2008

Collaboration spéciale
J.-S.BOISVERT
jeansebb@hotmail.com

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