CRITIQUE : «Alpha du Centaure», la science-fiction au théâtre maintenant

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Alpha du Centaure hier à l’Union Française. La troupe de théâtre porte à la scène une science-fiction. « En 2243, alors qu’Antiopolis s’effondre sous les flots, Alia Caran cherche à donner espoir à la Cité en créant Terra Maris V, une mission spatiale habitée qui franchira les limites du système solaire pour rejoindre le système d’Alpha du Centaure. Mais trouver l’élu qui s’engagera dans cet ultime périple est une quête qui s’annoncera douloureuse, voire tragique ».

S’agit-il réellement d’un récit de l’anticipation évitant les redites par un risque esthétique et exploratoire, ou d’une histoire recevable qui a pour cadre un futur très lointain. Je dois admettre que j’y ai surtout perçu une construction futuriste sur fond de préoccupations actuelles dans notre monde. Transposition dans un futur qui m’apparaît somme toute accessoire. Plutôt que la transposition, j’aurais aimé sentir davantage la discipline de transformation qui est notre acheminement aveugle vers le devenir. « […] dévier de notre course était dans l’ordre du possible. On ne franchit pas pareille distance sans risquer l’inconnu », nous dit-on dans l’opuscule. J’abonde dans le même sens : « anticiper le futur n’est pas une tâche facile ».

L’ensemble m’apparaît comme une sorte de « Mad Max de l’avenir » sans le porte-voix d’une décadence post-nucléaire. Les enjeux sont différents et la lecture sombre. À la différence du présent qui s’écoule comme le temps ainsi que passent nos vies, articuler un lien audacieux avec le futur se fait par une invention. Sans cette invention qui est aussi dé-couverte- car « inventer » est un « déjà » de ce qui nous précède, mais encore insuffisamment actualisé- nous sommes davantage exposés que d’ordinaire à ce que « le présent nous absorbe complètement ». Par un désir d’invention, nous pouvons perdre nos repères; dans l’éventuel cas, on est recloués au présent.

Le récit ne me convainc pas. Pas encore. Par contre, la troupe a su s’orienter naturellement, où le récit ne me convainc pas, vers une « théâtralité de l’anticipation ». Avant d’aller plus loin, il faut noter d’abord qu’il s’agit d’une œuvre multidisciplinaire qui fait intervenir le théâtre, le chant choral et la chorégraphie. Cette théâtralité de l’anticipation aidera éventuellement le récit à découvrir ( au sens fort du terme) ce vers quoi il fait signe et l’aventurer peut-être plus loin encore. L’anticipation participe aussi de la Culture et de sa filiation. À la fois un « en-deça » et un « au-delà ». Ainsi : « Très vite s’est imposé à nous la nécessité que, pour bien parler du futur, il fallait faire appel au passé. C’est ainsi que la forme de la tragédie a été retenue dès les premières étapes de conception du spectacle », nous renseigne-t-on. La voix et le chœur à l’instar de la tragédie grecque occupent une place de premier plan dans ce spectacle, et la chorégraphie- presque danse. Le langage du corps, mis beaucoup à contribution, alimente l’intelligence des réparties comme s’il fallait puiser profondément pour aller loin dans l’anticipation. Depuis la langue créatrice du dramaturge et des comédiens en scène, le son devient la pointe aiguë du devenir, une façon d’anticiper le présent à l’intérieur de ce qui se propose déjà, par le projet visé de la troupe « Orbite Gauche », comme une lointaine projection dans le temps : une science-fiction.

Le jeu des comédiens dans le chant et les réparties est haletant à l’image de ce récit qui se cherche encore dans l’anticipation. Effort louable.S’il est vrai qu’Hubert Reeves avouait que « le XXI ième siècle sera vert ou le XXII ième siècle ne sera pas », il faut comprendre que cette urgence procède d’un démenti plus général : « le défi décisif qui s’offre à l’homme contemporain est de surmonter la complexité ». Hubert Reeves avouait aussi cela en opposant la responsabilité à la mauvaise complexité. Compte tenu du temps fauve qui est le nôtre et de l’infinie responsabilité qui pèse entièrement de notre vivant sur nous, il faut dès lors s’empresser d’élargir les préoccupations liées à l’écologie du monde, à l’échelle de la pensée ou du savoir : la différence que peut faire une bonne science-fiction. « Salvatrice ».

Alpha du Centaure à l’Union Française jusqu’au 17 novembre.

J.-S. BOISVERT
www.myspace.com/jsboisvert
collaboration spéciale

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