Compte rendu du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels

par Patrick White (mars 1990). @ copyright

L'objet de ce texte est d'expliquer "les conceptions, les buts, les tendances" qui animent les gens se réclamant du communisme. Soutenant que la lutte entre les classes dans la société est le moteur de l'histoire de l'humanité, Marx et Engels tentent de montrer que le communisme vise la construction d'une société plus juste alors que le capitalisme industriel, lui, mène au désespoir. Ce Manifeste apparaît aussi comme une tentative d'explication de l'histoire du monde.

II- Argumentation de Marx et Engels

Les deux auteurs présentent ici une conception scientifique de l'histoire. Dans un premier temps, ils étudient les tensions constantes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, de la Rome antique à la Révolution industrielle en passant par le système féodal du Moyen Age. Produit d'une longue évolution, la bourgeoisie a continuellement bouleversé la politique dans les sociétés. Remplacant l'assujettissement des gens à la religion et à la politique par la domination du "profit" et du "rapport de l'argent", la bourgeoisie n'a d'autre choix que de modifier fréquemment les instruments de production. L'explosion des moyens d'échange et de production a réussi à mondialiser cette révolution bourgeoise à la renforcer.

Le Manifeste montre que le capitalisme encouragé par la bourgeoisie se fonde sur l'exploitation sociale et que son évolution naturelle entrainera inévitablement sa disparition. Car en somme, ce système est à la fois immoral et irrationnel. Il contient en lui-même les germes de la révolution qui le fera éclater. Les crises commerciales cycliques que mentionnent les auteurs seraient un exemple de la contradiction fatale au capitalisme.

Marx ébauche déjà son idée de matérialisme historique qui le suivra toute sa vie. Le point de départ de Karl Marx est celui d'un sociologue. Pour lui, la société et l'histoire révélent deux structures: une infrastructure, à la base de tout , qui est constituée par le système de production et les techniques de chaque époque. Le système de production serait le produit de ceux qui possèdent et fabriquent dans la société. En fait, il établirait des formes de conditionnement: l'intérêt des classes. Ainsi, l'humanisme socialiste ne peut pas se réaliser tant qu'il y aura des classes sociales. Puis, la deuxième structure, plus apparente, c'est la superstructure, c'est-à-dire la religion, le type de gouvernement, le système d'éducation, l'organisation sociale. Bien que ces idées ébauchent la notion de matérialisme historique de Marx, elles montrent que les sociétés sont organisés selon un schéma avec deux structures.

La société résulte donc d'un certain type de technique: suivant une formule connue, " le moulin à eau a inventé la société féodale, la machine à vapeur a donné naissance à la société bourgeoise". Il existe toujours une classe dominante qui possède les instruments de production et une classe dominée, le prolétariat, qui les met en oeuvre. Ce prolétariat (la classe d'ouvriers modernes) se développe, quant à lui, en même temps que la bourgeoisie. Avec le développement des techniques dans les industries, les prolétaires "deviennent un simple accessoire de la machine" (p. 28).

En fait, l'existence même de la bourgeosie entraînerait automatiquement la lutte avec les prolétaires. Le développement de l'industrie augmente ainsi considérablement le nombre de prolétaires dans le monde et cela leur fait comprendre tranquillement la force qu'ils représenten, d'où un mouvement de défense des travailleurs. Ainsi, la bourgeoisie se détruisant elle-même par ses crises intestines, le prolétariat apparaît comme "une seule classe vraiment révolutionnaire" (p. 33) pouvant soumettre la société à ses conditions.

Dans un deuxième temps, Marx et Engels décident de présenter la position des communistes à l'égard de la situation et du rôle des prolétaires. Soutenant que l'objectif premier du Parti Communiste est de "constituer des prolétaires en classe, de renverser la domination bourgeoise et d'assurer la conquête du pouvoir politique par le prolétariat"(p. 37), ils réfutent les idées bourgeoises qui s'opposent à quatre de leurs grandes conceptions: l'abolition de la propriété privée, l'abolition de la famille, la communauté des femmes et l'abolition de la nationalité.

L'idée de l'abolition de la propriété privée par les communistes serait un faux débat puisque les bourgeois l'auraient déjà abolie (étant les seuls véritables propriétaires terriens). L'accusation des bourgeois n'aurait ainsi qu'un fondement: la peur que les communistes n'abolissent leur propriété. Ce qui est d'ailleurs un de leurs voeux les plus chers.

De plus, l'indignation des gens face à cette conception de l'abolition de la famille par les communistes serait mal fondée. Puisque les familles bourgeoises sont basées sur le capital, cela entraîne déjà la suppression des familles du prolétariat. Ainsi, l'abolition du capital prônée par les communistes amènerait la disparition du dernier type de famille: la famille bourgeoise.

Enfin, ceux qui s'opposent à la communauté des femmes ne se rendraient pas compte que la femme est considéré par les bourgeois comme un "simple instrument de production" (p. 42). En effet, il serait impossible de mettre sur pied la communauté des femmes puisqu' "elle a presque toujours existé" (p. 43). Le mariage bourgeois en est un bon exemple. C'est ce qui ressort aussi des accusations portées aux communistes quant à leur supposée position sur l'abolition de la nationalité. Avec la mondialisaton des échanges, le libre commerce et l'uniformité des moyens de production d'un pays à l'autre, les frontières tombent et l'idée de nation n'a plus sa place.

Laissant de côté les accusations des bourgeois lancées au communisme, Marx et Engels établissent une liste de dix mesures d'application concrète pour changer l'organisation de la société. Bien entendu, ils insistent sur la situation sociale qui se présentait au milieu du XIXe siècle, et ils ont beau jeu de montrer les bénéfices considérables que pourront en retirer tous et chacun.

Dans un troisième et dernier temps, Marx et Engels passent en revue les diverses littératures socialistes et communistes. Ces critiques qui formulent les revendications des prolétaires sont passées au cribles ici. On pense entre autres aux socialismes féodal, petit-bourgeois et allemand. Par la suite, les auteurs s'intéressent au socialisme conservateur (tourné en partie en dérision), aux doctrines groupées sous le nom de socialisme utopique. Soulignant leurs vues justes et leurs analyses serrées, Marx et Engels reconnaissent tout de même qu'elles offrent un arsenal de notions confuses et de rêveries vagues qui les discréditent.

En définitive, les communistes lancent un appel international à tous les prolétaires du monde. Leur force réside dans leur regroupement contre "l'ordre social et politique existant" (p. 62). La révolution communiste semble possible.

III- Concepts utilisés pour l'analyse

Pour cette troisième partie, nous regarderons brièvement quatre concepts utilisés par les auteurs: la bourgeoisie, le prolétariat, le communisme et la lutte des classes.

La bourgeoisie est selon Marx et Engels la classe dominante du régime capitaliste qui s'oppose à la classe ouvrière. La bourgeoisie possède donc les moyens de production. Cette vision de la bourgeoisie est reprise dans l'essentiel par les grands dictionnaires. Plus précisément, on souligne dans les notes du Manifeste que la bourgeoisie "exploite le travail salarié" (p. 63). Dans l'ensemble de ce texte, ce concept a une connotation très péjorative et quasisment haineuse: les bourgeois sont présentés sous une apparence de grands méchants loups crasseux et barbares. Elle est la classe à déloger du pouvoir.

Le prolétariat, lui, constitue la classe dominée qui s'est développée avec la grande industrie du XIX ème siècle. Le prolétaire se veut le dernier échelon du groupe social. Sa seule source de survie se trouve dans son travail: le salaire. Le prolétaire exerce ainsi surtout des travaux manuels ou mécaniques. Il s'oppose au bourgeois. Tout au long du texte, se dégage l'impression de souffrance que vivent les prolétaires: la souffrance de n'être considéré que comme des instruments de production, sans plus.

Le communisme, pour sa part, cherche à renverser les fondements de la société bourgeoise avec l'approbation du mouvement des prolétaires. C'est aussi une immense structure sociale et économique qui se base sur l'abolition de la propriété privée , remplacée par la propriété commune. Le Parti Communiste devient l'organe politique qui servira propager le message communiste: les prolétaires doivent s'organiser en classe, ils doivent faire chuter la domination des bourgeois et donc obtenir le pouvoir politique.

Enfin, l'idée de la lutte des classes ressort beaucoup du texte de Marx et Engels. A travers l'histoire, il y aurait une constante opposition entre la classe opprimée et la classe au pouvoir. Cette opposition finit par se dépasser elle-même: chaque société engendrant en quelque sorte son propre élément destructeur. La classe sociale dominée arrive à posséder une importance et une force suffisante pour rejeter la classe dominante.

IV-

a) Evaluation des intentions idéologiques et politiques des auteurs

Essentiellement, les idées de Marx et Engels sur les notions plus fondamentales de l'être humain ne rejoignent que partiellement les miennes. Certes, le Manifeste nous offre une lecture particulière de l'histoire du monde. La qualité de cette approche réside dans son apparente cohérence. Ce texte nous donne l'impression que ces deux hommes sont animés par une confiance inébranlable devant les lumières de la raison et une ferveur portée par l'assurance d'être du côté du progrès. A lire leur texte, on les sent animés d'une étincelle de cette extraordinaire énergie créatrice qui a été libérée au moment de la dissolution de l'ancien système féodal.

Il nous semble aussi difficile d'évaluer les idées et les politiques proposées par les auteurs puisque nous voyons actuellement, en 1990, les conséquences des régimes marxistes sur les peuples du monde. Les éléments qui ont bouleversé la planète depuis le Printemps de Pékin et la chûte du pouvoir communiste dans plusieurs pays nous montre que c'est le communisme qui s'est auto-détruit et non, le capitalisme. En effet, le capitalisme a beaucoup étonné les gens au XX éme siècle par son incroyable capacité de renouvellement. L'idée communiste semble échouer, près de 150 ans après avoir été couché sur papier. Loin de nous l'idée de se réjouir de cet état de fait, comme le font si bien les journalistes, mais il nous nous apparaît essentiel de retourner à la source du Manifeste pour mieux comprendre l'échec du régime communiste.

L'antagonisme très frappant entre les deux classes mis en évidence par les auteurs nous agace. On dirait que la délimitation entre les deux camps a été découpé au couteau. Il nous semble impossible de vouloir être plus arbitraire pour distinguer deux classes sociales en tant que pure dualité: les bons prolétaires et les mauvais bourgeois. C'est un peu simpliste.

Ainsi, le but général qui ressort de ce texte s'avère sûrement louable (la construction d'une société plus juste) mais les conceptions qui s'y rattachent et les mesure d'application du communisme pour réorganiser la société ont comme base claire l'abolition de la liberté et de la propriété privée. Or les événements récents en Europe de l'Est (en Afrique marxiste aussi) et la chûte du communisme montrent que la liberté est une des aspirations les plus profondes de l'être humain. Par ailleurs, les nouvelles constitutions de ces pays incluent des articles qui abolissent la propriété commune et la collectivisation des terres, par exemple. C'est très révélateur. Le programme et les objectifs de Marx et Engels ressemblent donc étrangement, à notre sens, à une forme de conditionnement idéologique qui ne peut qu'aboutir à la destruction de la psychologie des gens.

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