Analyse sur Charles Taylor

Le nom du philosophe montréalais Charles Taylor n’a pas ce parfum de controverse pour intellectuels branchés qui a popularisé Alain Fienkielkraut, Bernard-Henry Lévy ou Allan Bloom. Devenu une des grandes figures classiques de la philosophie contemporaine, Charles Taylor ne vit pas pour autant dans une tour d’ivoire. Théoricien de la politique, il n’a pas eu peur de plonger en politique active pour défendre son espoir d’un Canada pluraliste, où le Québec aurait sa place comme société distincte. Quant aux étudiants qui ont fréquenté les cours de ce philosophe qui parle anglais, français et allemand, qui connaît Proust et Baudelaire aussi bien que Kant et Schopenhaur, ils évoquent son magnétisme.

Qualifié de “philosophe de la modernité”, Taylor explore depuis 30 ans les sources culturelles et philosophiques qui façonnent l’identité de nos sociétés occidentales, écartelées entre les valeurs individualistes du libéralisme et les valeurs collectives chères au coeur des nationalistes. Au dogmatisme pur et dur qui juge les droits collectifs incompatibles avec les droits et libertés de la personne, Taylor répond par un pluralisme capable d’intégrer ces dimensions individuelles et collectives. L’interprétation taylorienne de la modernité n’est pas naïve. Elle repose sur une connaissance rigoureuse et érudite, à peu près unique, des traditions philosophiques anglo-saxonne, française et allemande, ainsi que sur une maîtrise de plusieurs branches de la philosophie: psychologie, morale, politique, éthique, etc.

Charles Taylor cherche à comprendre notre civilisation en comprenant notre genèse. Comment en sommes-nous arrivés là? Comme est ce que la culture moderne s’est formée?

1. La vie et l’oeuvre de Taylor

1.1 Sa vie

Né à Montréal en 1931, d’un père torontois et d’une mère canadienne-française, Charles Taylor est un Canadien bilingue et biculturel, une caractéristique réellement minoritaire au pays. Il réalise tôt que ses amis parle anglais ou français, mais plus rarement les deux. Ce fut une expérience marquante de son adolescence que de voir comment la langue forme l’esprit, permet de comprendre l’autre, ou de ne pas le comprendre, et sans que l’on s’en rende compte. Les thèmes qui l’intéressent maintenant, la façon dont il les aborde sont un résultat direct de cette expérience.

Après un baccalauréat en histoire à l’université McGill en 1951, Taylor décroche une bourse Rhodes et étudie à Oxford. Son baccalauréat en philosophie économique et politique lui vaut le prix John-Locke, le plus prestigieux du genre au Royaume-Uni, et le conduit au doctorat. Il trouve sans intérêt et sans profondeur le positivisme étroit qui domine toute la sphère des sciences humaines.

Qualifiée de véritable révolution, sa thèse de doctorat (1961), The Explanation of Behavior, constitue une charge dévastatrice contre l’étroitesse du behaviorisme et des postulats individualistes, dont se réclame l’école anglo-américaine.

Poursuivant sa réflexion, Taylor remontera aux sources allemandes et françaises du libéralisme américain de l’époque des Lumières, pour y redécouvrir une pensée plus tolérante qui a réussi la synthèse entre les valeurs individuelles et les valeurs collectives, entre le pluralisme et le nationalisme. Charles Taylor s’intéresse particulièrement au philosophe allemand Herder, qui a tenté de démontrer que la promotion des cultures nationales en Europe était non seulement compatible avec les objectifs libéraux, mais que ces objectifs même de liberté et d’autonomie des individus ne pouvaient se réaliser qu’enracinés dans une culture nationale partagée, florissante.

C’est à ces sources que Taylor puise l’idée centrale de sa pensée politique: un être humain interprète ses actes et donne un sens à sa vie dans la mesure où il s’inscrit dans une collectivité caractérisée par une culture, des institutions et une langue auxquelles il s’identifie. Pour Taylor, on ne peut comprendre l’agir humain en dehors de son appartenance à une communauté. Le libéralisme qui l’oublie se coupe de ses propres fondements historiques et s’appauvrit.

En 1961, après un séjour européen de neuf ans, Charles Taylor rentre à Montréal. Le lendemain de son arrivée, il est au congrès de fondation du Nouveau Parti Démocratique (NPD). Entre 1962 et 1968, il sera candidat quatre fois candidat NPD dans Mont-Royal contre Pierre Elliot Trudeau.

Passionnément canadien, Charles Taylor élabore avec Robert Cliche le concept d’un statut particulier pour le Québec, dans un Canada plus souple, plus décentralisé, où pourraient cohabiter un Québec soucieux de protéger sa langue, ses institutions et sa culture et un Canada anglais qui accorde la primauté à la Charte des droits et libertés de la personne.

1.2 Son oeuvre

En 1970, Charles Taylor quitte la vie politique pour se consacrer à son oeuvre philosophique. Il publie The Pattern of Politics la même année. Les années qui suivent seront fécondes pour le philosophe. En 1971, “Interpretation and the Sciences of Man”, le plus connu de ses articles, inaugure un cycle d’écrits que les Presses universitaires de Cambridge réuniront en 1985 dans Philosophical Papers. Le professeur Taylor poursuit sa critique du positivisme dans les sciences humaines et précise sa conception du rôle de la culture, du langage et des institutions identificatrices dans l’interprétation de l’agir individuel et collectif. En 1975, il publie un ouvrage magistral sur Hegel: Hegel and Modern Society. Bien qu’il se défende d’être un disciple de Hegel, il considère qu’il ne pouvait pas le contourner. Pour Taylor, Hegel est le premier philosophe qui a fait un portrait de son monde à partir d’une théorie de sa genèse. En 1976, consacrant sa réputation internationale, Oxford lui propose la chaire Chichele, la plus prestigieuse du Royaume-Uni dans le domaine de la pensée sociale. Taylor restera cinq années absent du Québec pour répondre aux nombreuses invitations de différents à y donner des séminaires et des conférences.

De retour à l’université McGill en 1982, Taylor retrouve le programme de philosophie politique qu’il avait mis sur pied dans les années 1970. Mais surtout, il signe, en 1989, Sources of the Self: The Making of the Modern Identity, où il fait la synthèse de sa pensée et propose une théorie unificatrice des exigences contradictoires de la modernité. Taylor s’y confirme comme le philosophe du pluralisme, de la diversité qui est au coeur de l’identité moderne des individus et des sociétés. L’ouvrage sera saluée partout dans le monde dès sa parution.

Dans ses onze livres et ses dizaines d’articles, et plus particulièrement dans Rapprocher les solitudes (1992) et Grandeur et misère de la modernité (1992), Charles Taylor montre qu’il n’est pas le philosophe des réponses définitives: pour lui, les individus et les collectivités ont, et auront toujours, la responsabilité de connaître, de discuter et de réinterpréter les valeurs qui fondent leur histoire et éclairent leur avenir.

2. Son livre “Grandeur et misère de la modernité”: analyse

2.1 Analyse du livre

Le livre reprend des conférences prononcées en 1991 par Taylor sur les ondes de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission “Ideas”. Il s’agit d’un cycle de conférence intitulé “The Malaise of Modernity”.

La visée de Taylor est de parler de certains malaises de la modernité. Il entend par là, ce qui est perçu comme un recul ou une décadence, malgré le “progrès” de notre civilisation. Pour lui, la société est malade.

Taylor dit qu’on observe une certaine convergence sur le thème de la décadence et en relève trois variations. Il veut parler des transformations qui définissent la modernité. Il présente les trois causes du malaise de notre société moderne:

1)l’individualisme (chapitres1 à 8)
2)le désenchantement du monde (chapitre 9)
3)l’aliénation de la sphère politique: perte de la liberté (chapitre 10)

Taylor soutient que le débat philosophique actuel est mal engagé. Il présente les détracteurs et défenseurs de la culture contemporaine et prétend que le relativisme actuel est une erreur. “Nous avons conquis notre liberté moderne en nous coupant des anciens horizons moraux.” Il dénonce au passage le ton méprisant de philosophes branchés comme Allan Bloom.

La thèse de Taylor est celle-ci: il existe un idéal moral d’authenticité et il y a une force morale derrière cette idée. Ce grand idéal de la culture moderne demeure encore non formulé et il se propose de le formuler dans son livre.

Pour Taylor, l’arrière-plan philosophique de l’idéal de l’authenticité remonte à Descartes, Locke, Saint Augustin et Rousseau. Ce concept d’authenticité se serait développé à partir d’un déplacement de l’accent moral à l’intérieur de cette théorie. Il insiste pour ne pas le confondre avec l’idée de liberté autodéterminée. Pour Taylor, notre salut moral se trouve dans le retour à un contact authentique avec nous-même. Il expose du même coup trois prémisses qu’il entend démontrer dans son ouvrage:

1) L’authenticité est vraiment un idéal moral qu’il vaut la peine d’adopter
2) Il est possible de définir rationnellement ce que cet idéal implique
3) Cela peut avoir des conséquences pratiques

Charles Taylor pense que nous nous définissons toujours dans un dialogue, parfois par opposition, avec les identités que “les autres qui comptent” veulent reconnaître en nous. L’auteur soutient que les modes les plus égocentriques et narcissiques de la culture contemporaine sont intenables et détruisent les conditions même de l’authenticité. Or, les choses prennent de l’importance quand on les situe sur un arrière-plan d’intelligibilité: Taylor appelle ça un horizon. Nous devons donc éviter de supprimer ou de refuser les horizons par rapport auxquels les choses prennent une signification pour nous, si nous voulons nous définir de façon significative. En ce sens, la personne qui cherche le sens de sa vie doit se situer par rapport à un horizon de questions essentielles. Taylor ne précise cependant assez bien cette notion d’horizon.

Taylor reprend également le concept de reconnaissance, tel qu’énoncé par Hegel au XIXe siècle. Pour lui, notre identité exige la reconnaissance des autres. Il explique que deux modèles d’organisation sociale sont liés de très près à la culture contemporaine de l’épanouissement de soi: le concept de droit universel et l’acent mis sur les relations amoureuses et privées. Taylor distingue également deux changements dont la conjonction a rendu inévitable la préoccupation moderne au sujet de l’identité et de la reconnaissance:

1) l’effondrement des hiérarchies sociales qui servaient de fondement à l’honneur
2) l’honneur remplacé par l’idée moderne de dignité

L’importance de la reconnaissance serait aujourd’hui universellement admise sous une forme ou une autre.

Taylor croit aussi qu’il y a déviations de la culture de l’authenticité: elles situent la source des satisfactions dans l’individu et n’accorde qu’un rôle instrumental à nos relations. “Elles tendent en outre, à ne promouvoir que le développement du moi, négligeant ou déligitimant les exigences qui vont au-delà de nos désirs ou de nos aspirations, que celles-ci émanent de l’histoire, de la tradition, de la société, de la nature de Dieu.”

Cette déviation s’explique en partie par le fait qu’elle se développe dans une société industrielle, bureaucratique et technologique. On s’en tient toujours à une conception subjective des convictions morales comme de simples projections sur lesquelles la raison reste sans prise. Taylor montre donc que l’éthique de l’authenticité est sujette à un dérapage vers le futile. La liberté auto-déterminée est ainsi la solution de rechange de la culture de l’authenticité et son poison.

Pour Taylor, un combat est en cours entre les détracteurs et les défenseurs de l’authenticité et son issue est douteuse. Il dit prendre ses distances avec les défenseurs et les détracteurs et se situer sur un tout autre terrain. “La polarisation qui s’ensuit entre défenseurs et détracteurs, ce qui se perd c’est justement une compréhension plus profonde de cet idéal.” Taylor dénonce le pessimisme culturel des détracteurs et la “conspiration” des uns et des autres.

Il propose l’utilisation de langages plus subtils, autres que verbaux:, artistiques et individuels. De cette manière, il serait possible de dire une chose pour laquelle il n’existe pas de code et dont il faut chercher le sens dans ses oeuvres plutôt que dans un répertoire de références préétablies.

Taylor s’attarde aussi au fait qu’il y a menace de la domination par la raison instrumentale dans notre société contemporaine. La raison instrumentale ou encore “le désenchantement du monde” a engendré une triple division, dans l’âme humaine, entre les personnes et avec le monde naturel. Or, d’autres avenues s’offrent à nous. Il s’agit d’effectuer un travail de ressourcement. “Si nous retrouvons des sources morales, nous pourrions peut-être restaurer un équilibre qui accorderait à la technologie une autre place dans nos vies que celle d’un impératif insistant et réfléchi.”

Nous devons entreprendre un effort de restauration afin que s’instaure un conflit fécond dans notre culture et société. Il faut comprendre que la vision de la société technologique n’est pas une fatalité. Il faut comprendre que les sources morales de notre civilisation peut porter à conséquence, dans la mesure où cela peut contribuer à une nouvelle prise de conscience collective. La raison instrumentale apporte donc avec elle ses propres fondements moraux. “Une technologie au service d’une éthique de la bienveillance à l’égard des personnes de chair et de sang; une pensée technologique systématique, considérée comme la réussite admirable d’un être qui vit dans le contexte d’un tout autre type de pensée: si nous parvenions à situer la raison instrumentale à l’intérieur de tels paramètres, nous pourrions entretenir avec notre technologie des rapports tout autres.”

Taylor conclut en affirmant qu’un danger réside dans la fragmentation démocratique: i.e l’inaptitude de plus en plus grande des gens à former un projet commun et à le mettre en éxécution. Les grands projets communs deviennent difficiles en politique et les gens consentent trop facilement à se laisser gouverner comme un “immense pouvoir tutélaire” comme disait Tocqueville. Il faut donc relever de grands défis et ce sera une lutte complexe car notre culture moderne est fondamentalement conflictuelle. Taylor croit qu’il est possible de lutter contre cette fragmentation. “Une action collective réussie peut susciter le sentiment qu’on peut faire quelque chose, et ainsi renforcer l’identification à la communauté politique.”

Pour lutter efficacement, il serait donc important de comprendre à la fois la grandeur et la misère de la modernité. Un tel point de vue pourrait éventuellement de posséder une “vision plus juste de notre époque.”

2.2 Démarche globale de l’auteur: ses idées dominantes

Tout au long de sa carrière, Charles Taylor dénonce le positivisme étroit qui domine dans les sciences humaines. Il explique particulièrement ce point de vue dans Philosophy and the Human Sciences (1985) et à certains égards dans Grandeur et misère de la modernité. Taylor a toujours pensé qu’il existe en vérité une certaine conception du Bien bien qu’on ne le sache pas. Or, les sciences sociales rejettent la notion de Bien. Les sciences sociales ne seraient donc pas assez historicistes. Taylor retourne donc à une valeur pré-moderne: le Bien. C’est un point de vue de gauche. Il rejette dans son oeuvre globale l’idée de la relativité du bien et de la vérité.

Un des autres thèmes abordés par Taylor dans son oeuvre en général, c’est celui de la communauté. On sait que Taylor faire partie de l’école communautariste. On le considère comme un “soft” et non comme une dur de dur tel Michael Walzer. Taylor croit en l’importance des groupes dans le façonnement de la personnalité individuelle. Un être humain interprète ses actes et donne un sens à sa vie dans la mesure où il s’inscrit dans une collectivité caractérisée par une culture, des institutions et une langue auxquelles il s’identifie. On ne peut comprendre l’agir humain en dehors de son appartenance à une communauté. Pour Taylor, la culture, le dialogue, le langage et les institutions identificatrices sont nécessaires dans l’interprétation de l’agir individuel et collectif. En ce sens, l’identification à une communauté est primordiale.

Tout au long de sa vie, Taylor a également développé le concept de société distincte pour le Québec, dans un Canada plus souple, plus décentralisé, où pourraient cohabiter un Québec soucieux de promouvoir sa langue, ses institutions et sa culture et un Canada anglais qui accorde la primauté à la Charte des droits et des libertés de la personne.

Un des autres thèmes qui a attiré l’attention de Taylor, c’est celui du moi, de l’individualisme, un individualisme dévastateur pour la culture contemporaine. La pensée actuelle, le libéralisme, serait trop centrée sur le moi, le sujet. Pour Taylor, l’individu libéral est désincarné. Dans l’Antiquité, il existait un ordre dans l’Univers et l’Homme faisait partie de cet ordre et y avait un rôle. Or, depuis Descartes, la pensée se serait déplacé vers l’intériorité de l’homme. Aujourd’hui, on ne pourrait plus être sûr de ce qu’on connaît sur l’Univers. Notre perception de l’Univers ne peut être indépendante du sujet. Pourquoi en est on arrivé là? Taylor répond qu’il n’y a plus d’ordre moral objectif aujourd’hui. C’est ce qu’il appelle la crise de la perte de sens. Il essaie donc de chercher les sources sociales du soi et propose un individualisme moral alors que les libéraux, eux, respectent l’autonomie de l’agent.

Enfin, Taylor s’intéresse à l’authenticité, en tant qu’idéal moral possible. Il soutient, comme nous l’avons vu dans Grandeur et misère de la modernité, que la recherche de soi est une des grandes qualités de notre époque. L’authenticité est un devoir aujourd’hui et il va en découler des exigences objetives, au plan moral.

La démarche globale de Taylor peut être associée, en fin de compte, à la philosophie du pluralisme, à mi-chemin entre le libéralisme et le communautarisme.

2.3 Le livre dans l’ensemble de son oeuvre

Dans l’ensemble, Grandeur et misère de la modernité se veut une synthèse de l’oeuvre entière de Taylor. Se livre s’inscrit dans une continuité de la pensée de l’auteur. Il ne s’agit donc pas d’une rupture.
Taylor, qui s’est intéressé toute sa vie aux relations Canada-Québec, trouve le moyen d’insérer ses réflexions sur le fédéralisme et le nationalisme au pays. Il se rèfère continuellement aussi à la philosophie européenne moderne et spécifiquement dans la lignée des Hegel, Herder, Rousseau et Tocqueville, qui sont les auteurs l’ayant le plus marqué. Au contraire, il dénonce les post-modernes (Foucault, Merrida) et leur vision nihiliste du monde moderne. Il aborde également très longuement, le thème du moi (self ), pierre d’assise de son ouvrage Sources of the Self: The Making of the Modern Identity (1989). Enfin, il reprend les autres thèmes et idées dominantes exploités depuis 1970: les sciences humaines, la morale, la philosophie moderne, la civilisation contemporaine et le langage.

Par ce livre, Taylor montre qu’il est une référence internationale en philosophie moderne et qu’il est passé maître dans l’art de la synthèse des traditions philosophiques européennes.

3. L’auteur par rapport aux courants théoriques et politiques l’ayant influencé

Taylor se situe principalement par rapport au philosophe allemand Herder. Il reprend l’idée d’Herder sur la nécessité du dialogue et du langage. Herder, croit que la promotion des cultures nationales européennes au XIXe siècle était non seulement compatible avec les objectifs libéraux, mais que ces objectifs mêmes de liberté et d’autonomie des individus ne pouvaient se réaliser qu’enracinés dans une culture nationale partagée, florissante. Taylor, philosophe de la fin du XXe siècle, s’est inspirée longuement d’Herder en ce sens, dans l’élaboration de sa philosophie sur les libertés individuelles et le nationalisme. Par ailleurs, Taylor considère comme capitale l’évolution qui se produit après Herder, quant à l’idéal de l’authenticité. Herder affirmait déjà que “chaque personne possède sa propre mesure.” (p. 43) De plus, Taylor reprend l’idée d’Herder où celui-ci suggère un lien entre la découverte de soi et la création artistique.

Par rapport à Hegel, Taylor dit qu’il n’en est pas un disciple...mais considère qu’on ne peut le contourner. C’est le premier philosophe qui ait fait un portrait de son monde à partir d’une théorie de sa genèse selon lui. Pour Taylor, on ne peut prétendre à une connaissance de la réalité actuelle sans remonter aux origines philosophiques et historiques du monde. Taylor reconnaît aussi que c’est Hegel qui a donné l’analyse la plus fouillée du thème de la reconnaissance, que lui aborde directement. Dans Hegel (1975) Taylor discute longuement de l’idée d’expressionisme de l’idée moderne d’individu selon Hegel et il la reprend dans Grandeur et misère de la modernité.

Taylor reprend aussi les idées de Tocqueville sur “le pouvoir tutélaire” et l’individualisme. Taylor les exploite à sa façon mais elles demeurent un des piliers de son argumentation sur les malaises de la modernité. Il faut noter aussi que Taylor cite abondamment Rousseau, “un des philosophes les plus importants”. Taylor se nourrit des réflexions de Rousseau sur le sentiment de l’existence et de la liberté auto-déterminée

Il dénonce fréquemment les post-modernes (Foucault, Merrida) et leur vision nihiliste du monde moderne. Il dénonce aussi le pessimisme culturel de Bloom et Bell.

Par ailleurs, il est intéressant de voir que Taylor n’est pas “un dur de dur” des partisans du communautarisme. En effet, il se présente comme un communautariste mou et non orthodoxe, s’éloignant en partie du courant politique communautariste, dans le mesure où quelques unes de ses idées sont libérales.

Conclusion

4. Sa contribution au débat sur la modernité

Charles Taylor contribue au débat sur la modernité en ce sens où il est un des premiers à énoncer clairement les problèmes de la fin du siècle. Il a un véritable sensibilité aux questions modernes.

Il présente une connaissance rigoureuse et érudite des traditions philosophiques anglo-saxonne, française et allemande ainsi que la maîtrise de plusieurs branches de la philosophie. Il simplifie et vulgarise; il a le souci de son lecteur contrairement à la majorité des philosophes. Son approche plus simple de démarque.

Taylor est également un des seuls philosophes à rechercher des solutions et à ne pas uniquement poser des questions sans y répondre. Il présente un projet de société. Il se démarque des autres philosophes de la modernité dans la mesure où il rejette le nihilisme et le pessimisme. Pour lui, il y a de l’espoir.

Une des faiblesses principales de Taylor, cependant, c’est qu’il ne démontre pas dans quel cadre sa théorie peut s’inscrire dans une société juste. En ce sens, il frappe le mur de John Rawls.

Par ailleurs, il n’atteint pas l’objectif qu’il se propose en début de livre, soit la formulation de l’idéal moral de l’authenticité. Taylor confond les considérations épistémologiques et morales. Sa réponse finale est fort vague (il explique que nous avons besoin d’une norme morale) et les moyens qu’il propose pour lutter contre les malaises de la modernité se limitent à dire “que la seule façon de réussir c’est de réussir” (p. 147), qu’il faut lutter et se ressourcer moralement. En fait, il ne fait que remplacer Dieu par “la nature humaine”.

Enfin, une faiblesse de Taylor, c’est l’utilisation d’une perspective holiste pour la compréhension de la société moderne, de ses maux et des solutions à y apporter. Cette logique implique des considérations trop générales pour les infinis problèmes de la modernité. Taylor identifie trois malaise ou misères de la modernité. Pourquoi ne parle-t-il pas des milliers d’autres problèmes qui existent? Et qu’est-ce qu’un problème? Prétendre par exemple que l’individualisme est un vice est fort subjectif. Beaucoup d’entre nous ne seraient pas d’accord.

Taylor, qui se prétend communautariste et anti-libéral, ne se rend même pas compte qu’il est à mi-chemin entre les deux.

Bibliographie

Sources primaires:

Entrevue avec Charles Taylor, 13 avril 1994

Sources secondaires:

TAYLOR, Charles, Grandeur et misère de la modernité, Montréal, Bellarmin, 1992, 150 pages

Par Patrick White. Avril 1994 @ COPYRIGHT

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Charles Taylor
Grandeur et misère de la modernité

1. Sa vie. Son oeuvre.

-Né à Montréal, en 1931, d’un père torontois et d’une mère canadienne-française; frère de Gretta Chambers

-Canadien bilingue et “bi-culturel”; ses amis parlent anglais ou français

-baccalauréat en histoire à l’Université McGill en 1951 (bourse Rhodes)

-baccalauréat en philosophie économique et politique à l’Université Oxford (prix John Locke)

-séjour en Europe (1952-1961)

-maîtrise et doctorat en science politique à Oxford (1961)

-implication politique au NDP (1962-1968)

-1970-1994: consacre sa vie à son oeuvre philosophique

-Son oeuvre: (11 livres, des dizaines d’articles)

-The pattern of politics (1970)
-Hegel (1975)
-Multiculturalism and the Politics of Recognition: an Essay (1976)
-Hegel and Modern Society (1979)
-Radical Tories: The Conservative Tradition in Canada (1982)
-Philosophy and the Human Sciences (1985)
-Human Agency and Language (1985)
-Sources of the Self: the Making of the Modern Identity (1989)
-Grandeur et misère de la modernité (1992)
-Rapprocher les solitudes: écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada (1992)
-Reconciling the Solitudes: Essays on Canadian federalism and Nationalism (1993)

2. Ses idées dominantes.

-Sciences humaines: dénonce le positivisme étroit qui domine

-communautarisme: Importance des groupes dans le façonnement de la personnalité individuelle. Un être humain interprète ses actes et donne un sens à sa vie dans la mesure où il s’inscrit dans une collectivité caractérisée par une culture, des institutions et une langue auxquelles il s’identifie. On ne peut comprendre l’agir humain en dehors de son appartenance à une communauté. La culture, le langage et les institutions identificatrices dans l’interprétation de l’agir individuel et collectif.

-Canada: il croit au concept d’un statut particulier pour le Québec, dans un Canada plus souple, plus décentralisé, où pourraient cohabiter un Québec soucieux de promouvoir sa langue, ses institutions et sa culture et un Canada anglais qui accorde la primauté à la Charte des droits et des libertés de la personne.

-Modernité: croit à une théorie unificatrice des exigences contradictoires de la modernité. Les individus et les collectivités ont la responsabilité de connaître, de discuter et de réinterpréter les valeurs qui fondent leur histoire et éclairent leur avenir.

-Individualisme: cela est dévastateur pour la culture contemporaine

-L’authenticité: la recherche de soi est une des grandes qualités de notre époque

C’est en fin de compte la philosophie du pluralisme.

3. Sa contribution au débat sur la modernité

-un des premiers à énoncer clairement les problèmes de la fin du siècle

-présente une connaissance rigoureuse et érudite des traditions philosophiques anglo-saxonne, française et allemande ainsi que la maîtrise de plusieurs branches de la philosophie: psychologie, morale, politique, éthique, etc.

-il simplifie et vulgarise, il a le souci de son lecteur

-sensibilité aux questions modernes

-il recherche des solutions: l’authenticité est un devoir aujourd’hui, il va en découler des exigences objectives, au plan moral

-pas trop négatif: il y a de l’espoir

-Herder: croit comme lui que la promotion des cultures nationales européennes était non seulement compatibles avec les objectifs libéraux, mais que ces objectifs mêmes de liberté et d’autonomie des individus ne pouvaient se réaliser qu’enracinés dans une culture nationale partagée, florissante.

-Hegel: n’est pas un disciple de Hegel mais considère qu’on ne peut le contourner. C’est le premier philosophe qui ait fait un portrait de son monde à partir d’une théorie de sa genèse.

Faiblesse de Taylor: ne démontre pas dans quel cadre sa théorie peut s’inscrire dans une société juste; frappe le mur de Rawls

Grandeur et misère de la modernité

Ce livre reprend des conférences prononcées en 1991 par Taylor sur les ondes de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission “Ideas”. Il s’agit d’un cycle de conférence intitulé “The Malaise of Modernity”.

Chapitre 1 Trois malaises

La visée de Taylor est de parler de certains malaises de la modernité. Il entend par là, ce qui est perçu comme un recul ou une décadence, malgré le “progrès” de notre civilisation.

Taylor dit qu’on observe une certaine convergence sur le thème de la décadence et en relève 3 variations. Il veut parler des transformations qui définissent la modernité. Il présente les trois causes du malaise de notre société moderne:

1)l’individualisme (Chapitre 1 à 8)
2)le désenchantement du monde (primauté de la raison instrumentale)
3)aliénation de la sphère politique: perte de la liberté

Chapitre 2 Un débat mal engagé

-présente les détracteurs et défenseurs de la culture contemporaine
-le relativisme actuel est une erreur
-dénonce le ton méprisant de Alan Bloom
-il existe un idéal moral d’authenticité: il y a une force morale derrière cette idée
-la théorie de Kymlicka réduit toute discussion sur la bonne vie à un débat politique puisqu’elle s’oppose fermement au relativisme doux
-ce grand idéal de la culture moderne demeure encore non formulé

Chapitre 3 Les sources de l’authenticité

-sources historiques
-arrière-plan philosophique: Descartes, Locke, Saint Augustin, Rousseau
-le concept d’authenticité s’est développé à partir d’un déplacement de l’accent moral à l’intérieur de cette théorie
-ne pas confondre avec liberté autodéterminée
-notre salut moral se trouve dans le retour à un contact authentique avec nous-même.

Chapitre 4 D’indispensables horizons

-nous nous définissons toujours dans un dialogue, parfois par opposition, avec les identités que les autres qui comptent veulent reconnaître en nous

-les modes les plus égocentriques et narcissiques de la culture contemporaine sont intenables et détruisent les conditions même de l’authenticité

-les choses prennent de l’importance quand on les situe sur un arrière-plan d’intelligibilité: Taylor appelle ça un horizon.

-nous devons éviter de supprimer ou de refuser les horizons par rapport auxquels les choses prennent une signification pour nous, si nous voulons nous définir de façon significative

-la personne qui cherche le sens de sa vie doit se situer par rapport à un horizon de questions essentielles

Chapitre 5 Le besoin de reconnaissance

-notre identité exige la reconnaissance des autres
-2 modèles d’organisation sociale sont liés de très près à la culture contemporaine de l’épanouissement de soi: le concept de droit universel et l’acent mis sur les relations amoureuses et privées
-Taylor distingue 2 changements dont la conjonction a rendu inévitable la préoccupation moderne au sujet de l’identité et de la reconnaissance:
1) l’effondrement des hiérarchies sociales qui servaient de fondement à l’honneur
2) l’importance de la reconnaissance, p. 64 (Hegel)

Chapitre 6 Le dérapage du subjectivisme

-il y a déviations de la culture de l’authenticité: elles situent la source des satisfactions dans l’individu et n’accorde qu’un rôle instrumental à nos relations, p. 77

-la déviation s’explique en partie par le fait qu’elle se développe dans une société industrielle, bureaucratique et technologique

-on s’en tient toujours à une conception subjective des convictions morales comme de simples projections sur lesquelles la raison reste sans prise
-l’éthique de l’authenticité est sujette à un dérapage vers le futile
-critique du nihilisme
-il y a un lien entre découverte de soi et création artistique
-la liberté auto-déterminée est la solution de rechange de la culture de l’authenticité: c’est son poison

Chapitre 7 Le combat continue (La lotta continua)

-un combat est en cours entre les détracteurs et les défenseurs de l’autenticité: l’issue est douteuse
-il faut prendre ses distances et se situer sur un tout autre terrain
-Taylor rompt avec le pessimisme culturel

Chapitre 8 Des langages plus subtils

-langages autres que verbaux: artistique, individuel

Chapitre 9 Une cage de fer?

-il y a menace de la domination par la raison instrumentale
-d’autres avenues s’offrent à nous: travail de ressourcement
-nous devons entreprendre un effort de restauration afin que s’instaure un conflit fécond dans notre culture et société
-la vision de la société technologique n’est pas une fatalité
-comprendre les sources morales de notre civilisation peut porter à conséquence, dans la mesure où cela peut contribuer à une nouvelle prise de conscience collective
-la raison instrumentale apporte donc avec elle ses propres fondements moraux
-p. 133

Chapitre 10 Contre la fragmentation

-un danger réside dans la fragmentation démocratique: i.e l’inaptitude de plus en plus grande des gens à former un projet commun et à le mettre en éxécution
-les grands projets communs deviennent difficiles en politique
-il faut relever les grands défis
-c’est une lutte complexe

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