AFP: L'indépendance sur le fil de presse

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A la demande du gouvernement, le président de l'Agence France Presse, Pierre Louette, a remis le 31 mars à son ministère de tutelle -celui de la Culture et de la Communication- une proposition de réforme du statut de l'AFP. L'idée étant d'en faire une "entreprise normale," avec un capital et des actionnaires. Même s'il n'est question que d'actionnariat public, syndicats et journalistes grincent des dents.

Le gouvernement veut réformer le statut de l'AFP, pour en faire une entreprise avec des actionnaires. Le gouvernement veut réformer le statut de l'AFP, pour en faire une entreprise avec des actionnaires.

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C'est une vraie petite révolution que pourrait bientôt vivre la prestigieuse Agence France Presse. Alors qu'elle bénéficie, depuis plus de 50 ans, d'un statut très particulier, censé garantir son indépendance, elle s'oriente aujourd'hui vers une profonde réforme. Depuis 1957, en effet, l'AFP bénéficie d'un régime spécial, qui en fait une entreprise à part: elle n'a ni capital ni actionnaires. Elle obéit pourtant à des règles commerciales. Car pour garantir son indépendance éditoriale, elle ne peut pas être subventionnée par l'Etat. Elle doit vendre des abonnements à d'autres médias, qui peuvent ainsi exploiter les informations recueillies par ses journalistes.

Mais 40% de son chiffre d'affaires provient des abonnements achetés par les services de l'Etat. Cette précision revêt une importance particulière quand on sait que le conseil d'administration de l'Agence est essentiellement composé de ses clients. L'Etat y a donc un poids important. Et c'est justement ce conseil d'administration qui décide du prix des abonnements. Ipso facto, c'est en grande partie l'Etat qui décide du budget de l'AFP.

Or, c'est précisément pour des questions budgétaires que le gouvernement a demandé, en décembre dernier, au président de l'AFP, Pierre Louette, de lui soumettre un projet de réforme du statut. En la privant d'actionnaires, la loi de 1957 prive en effet l'Agence de la possibilité de lever des fonds pour financer son développement, et lui complique la tâche lorsqu'elle veut contracter un emprunt. Pour le ministère de la Culture et de la Communication, il faut donc absolument sortir l'Agence de ce "carcan". Sans quoi, l'AFP part avec un bel handicap dans la compétition qui l'oppose à ses deux grandes concurrentes mondiales, que sont Reuters et Associated Press. Le 31 mars, dans le document remis au ministère, Pierre Louette propose donc de modifier le statut de l'AFP pour en faire une société anonyme dotée d'un capital.

Le prix de l'indépendance

Il est vrai que l'Agence manque de moyens. Du ministère à la rédaction, on s'accorde à le reconnaître. "On ne roule peut-être pas sur l'or, mais le statut de 1957 ne nous a pas empêchés de développer la vidéo et l'infographie", note toutefois Patrick Kamenka, ancien journaliste de l'AFP et membre du SNJ-CGT. "Dix millions de plus, dix millions de moins c'est important, mais là n'est pas l'essentiel". L'essentiel, pour l'AFP, c'est de garantir son indépendance. Hors de question de voir un jour l'agence privatisée, en somme. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, au fond, d'une privatisation éventuelle. Pour le SNJ-CGT, cette modification constitue même la "menace la plus importante" que l'agence a jamais connue.

Pierre Louette a pourtant essayé de prendre des précautions: la société anonyme à capitaux publics qu'il propose de créer pourrait bénéficier d'un régime dérogatoire, lui permettant de choisir des actionnaires uniquement publics ou para-publics -tels que la Caisse des dépôts et consignations ou l'Agence des participations de l'Etat. "Mais les actions, ça se vend, ça s'achète, ça s'échange... Où sont les garanties?", s'inquiète un autre journaliste de l'Agence. Pierre Louette en a proposé une au ministère: créer une fondation qui chapeauterait l'actionnariat et qui détiendrait des droits préférentiels lui permettant de garantir son caractère public. "Oui, éventuellement", dit-on au ministère. Mais rien n'est encore arrêté: "Nous n'en sommes qu'à la phase de réflexion", précise-t-on au cabinet de Christine Albanel.

Un contentieux avec l'UMP

La seule chose de sûre au ministère de la Culture, c'est qu'il faut que l'agence ait des actionnaires. "Question de logique", y explique-t-on: si l'AFP veut plus d'argent, elle doit pouvoir lever des fonds, parce que l'Etat est dans l'impossibilité de l'aider. Financièrement, s'entend. Car techniquement, il est possible pour le gouvernement de garnir plus généreusement les caisses de l'Agence. "D'ailleurs c'est étrange", relève Patrick Kamenka, "alors que l'Etat est plutôt dans une optique de 'nationalisation' en volant au secours des banques et du secteur auto, il lâche l'AFP". De là à penser qu'il veut s'en débarrasser...

"Pas du tout!", assure-t-on au ministère de Christine Albanel, "il n'a jamais été question de faire entrer des actionnaires privés à l'AFP (...) Ce serait du suicide de porter atteinte à son indépendance éditoriale". Pourtant, faire de l'agence une société contrôlée par des actionnaires "c'est prendre un risque important", estime-t-on dans la rédaction. Et puis où est l'urgence? L'Agence n'a pas un pistolet sur la tempe. Certes, elle a traversé une mauvaise passe financière ces dernières années. Mais sous le mandat de Pierre Louette, ses caisses se sont trouvées spectaculairement renflouées, ainsi qu'on le reconnaît au ministère. Pour 2008, son chiffre d'affaires se monte même à 270 millions d'euros. Alors cette réforme sème le trouble dans l'esprit de plusieurs journalistes. D'autant que ce n'est pas la première fois que l'AFP s'oppose au gouvernement. L'année dernière, déjà, Frédéric Lefebvre s'était emporté contre la rédaction. L'AFP n'avait pas jugé utile de rédiger une dépêche pour reprendre in extenso un communiqué envoyé par le porte-parole de l'UMP...

Source: www.lejdd.fr

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